Piques et répliques – 2

Quelques réflexions critiques sur tout et rien

Archive pour la catégorie 'Au fil des lectures'


Sur la « langue de bois économique »

31 janvier, 2009
Au fil des lectures | 2 réponses »

Un livre de Bernard Maris : « Petits principes de langue de bois économique », Bréal, novembre 2008

Sur la

L’économiste Bernard Maris possède quelques qualités pas toujours très répandues chez les amateurs d’économie : l’humour caustique, la capacité de vulgariser, l’art de dire les choses très directement, voire crûment. Il a déjà commis quelques ouvrages dans cette veine, comme « Lettre aux gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles« , « La bourse ou la vie : la grande manipulation des petits actionnaires » ou « Malheur aux vaincus : Ah, si les riches pouvaient rester entre riches« . Il est également auteur d’un « Antimanuel d’économie en deux volumes« . Et le voici qui sort un tout petit volume d’une septantaine de pages consacré à la langue de bois économique.

Difficile de résister à la tentation ! Les ouvrages qui pointent le langage et ses subtilités favorables aux pratiques d’influence ou les divers mécanismes pour informer sélectivement suscitent toujours mon intérêt. Et ce livre est avalé en si peu de temps qu’il fournit instantanément un petit manuel fort instructif pour « l’apprenti méfiant ».

Aujourd’hui, au plus fort d’une crise financière qui vire crise économique, il est toujours bon d’activer les réflexes critiques. Et que nous propose donc Oncle Bernard (c’est sa signature dans Charlie Hebdo) ? Après quelques chapitres introductifs, une liste d’arguments rhétoriques appliqués à l’économie :

- Le principe d’interdépendance

La demande d’automobiles dépend du prix du pétrole, qui lui même dépend de la demande d’automobiles, donc de leurs prix, et on tourne en rond. Si les choses ne sont pas présentées méthodiquement, on peut sans cesse les faire tourner dans le sens le plus favorable à l’argumentation que l’on soutient. Facile.

- L’argument d’autorité

On l’a déjà souvent évoqué : il est simpliste, mais qu’est-ce que ça marche ! En économie en particulier, domaine touffu qui effraie : selon le rapport du FMI, la Suisse perd en attractivité, en compétitivité, en productivité, et…ité… Eculé, mais toujours efficace.

- L’argument de généralité ou d’évidence

« Les Suisses savent très bien que… » ou « tout le monde est d’accord que… » : voici des formules censées mettre fin aux controverses. Le procédé rhétorique est vieux comme le monde, mais rencontre des variantes comme « l’effet de présence », qui consiste à montrer sans démontrer (la dette par habitant est de… – sans préciser la dette de qui et au profit de qui) ou l’effet de complexité, qui rappelle sans cesse que les choses sont « tellement complexes ». Ne cherchez pas à comprendre, c’est évident mais inaccessible pour vous.

- Les arguments de qualité

S’il y a une spécialité qui se caractérise par ses études « quantitatives », c’est bien l’économie. Il est donc souvent étonnant et frappant de voir à quel point certaines notions sont revêtues d’appréciations en termes de bien et de mal. La dette, le déficit public, le protectionnisme, c’est mal. La concurrence, la productivité, la croissance, c’est bien. Or, pour ne prendre que l’exemple de la « dette », qui osera dire qu’emprunter pour construire sa maison maintenant et y habiter plutôt que d’épargner pendant 40 ans pour y habiter à la retraite est mal ? Nuancer, pourquoi faire ?

- Les présomptions

Nombre de jugement sont posés a priori quant à l’efficacité ou à l’inefficacité de certaines mesures. La dépense publique est jugée a priori inefficace quand la privatisation est jugée a priori efficace. Que l’histoire récente ait contredit à plusieurs reprises l’axiome ne dérange pas les rhétoriciens de l’économie. Et de toute manière, tout ce qui est « économique » est utile, alors que ce qui est culturel, social ou esthétique est coûteux et inutile, non ?

- Les arguments quasi logiques

Il y en a pas mal. On peut partir d’un cas particulier et inférer une généralité (une entreprise se délocalise, donc toutes les entreprises sont en train de partir) ou comparer un modèle économique avec un autre (ce qui marche aux Etats-Unis devrait forcément marcher en France ou en Suisse…). Toujours étonnant à quel point l’illogisme peut être convaincant dans certaines situations.

- Les arguments d’impuissance

A tout seigneur, tout honneur ! Le plus célèbre de ces arguments peut prendre la forme suivante : « Si ce n’est pas nous qui faisons cette activité malsaine, ce sera d’autres – nos concurrents – qui vont s’en charger et nous seront pénalisés« . Un argument économique imparable pour battre en brèche toutes les démarches favorisant l’écologie ou le progrès social. Et alors, quoi ? Si ce n’est pas moi qui casse la gueule au voisin, c’est quelqu’un d’autre qui va s’en charger ? (Celle-là, elle est de moi ! ;-) ).

- L’argument de l’emploi

Un petit retour dans les brochures publiées par le Conseil fédéral pour les votations montre l’étendue de son utilisation. A l’occasion de combien de décisions populaires a été ressassée l’idée que si nous répondions « oui » ou « non », de nombreux emplois seraient perdus. On peut tout justifier : les mines antipersonnel, les pires spéculations financières, les produits les plus mauvais pour la santé. Pour la votation qui nous attend le 8 février, les deux camps ont recours à l’argument : rien à faire, nous allons donc de toute manière perdre des emplois. Pourquoi vouloir voter ? ;-)

- L’argument du « pas assez »

Celui-ci est particulièrement merveilleux et trouve une nouvelle vie suite à la débâcle financière. C’est « parce que les marchés financiers n’ont PAS ASSEZ été libéralisés que le système est parti en vrille » ! ». Les marchés ne sont pas assez dérégulés, pas assez efficients, pas assez transparents… Allons donc, on remet une couche ?
- L’effet pervers

Un grand classique, encore ! Tout le monde sait que « l’enfer est pavé de bonnes intentions« . Vous pouvez toujours pratiquer une politique audacieuse pour combattre le chômage, mais elle va forcément accroître le chômage, parce qu’il y a « plein d’effets pervers« . Mieux vaut ne rien faire, alors ? C’est pervers…

 

Après ces 10 types d’arguments, le livre s’arrête assez brusquement. Pas de conclusion, pas d’épilogue. Si le passage en revue de ces arguments s’avère instructif et tend à nous inciter à étudier attentivement les arguments plutôt que de les répéter stupidement, on reste par contre un peu sur sa faim. On a l’impression que Bernard Maris était un peu pressé de sortir son ouvrage et qu’il aurait pu aller un peu plus au fond des choses. Il aurait notamment été possible de donner plus d’exemples concrets récents. C’est sympa, c’est utile, mais c’est tout. Une liste… à compléter et à illustrer. Mais probablement qu’il souhaitait que NOUS fassions la suite du boulot ?

Daniel

P.S. : cet article a été mentionné le 3 février par l’hebdomadaire « Vendredi » : http://netreader.vendredi.info/Sur-la-langue-de-bois-economique.html 

Autodéfense intellectuelle

8 janvier, 2009
Au fil des lectures | 3 réponses »

Un livre de Normand Baillargeon : Petit cours d’autodéfense intellectuelle

Tous ceux qui essaient de ne plus forcément suivre le troupeau qui court à toute allure mais voudraient penser par eux-mêmes ont parfois besoin de ressourcement. En effet, il arrive qu’on n’y voie plus suffisamment clair tout seul et il est alors bon de visionner des émissions critiques, de participer à des conversations qui attirent notre attention sur des aspects que nous ne soupçonnions pas ou enfin de lire des livres qui aiguisent notre esprit critique.

A l’occasion, il arrive qu’on tombe sur une perle. Ce petit cours d’autodéfense intellectuelle en est manifestement une : un vrai petit manuel du penseur critique ! Ses chapitres s’organisent par grands domaines : le langage, les mathématiques, l’expérience personnelle, la science et les médias (à tout seigneur tout honneur !). Le livre n’est dirigé contre personne en particulier, mais il délivre véritablement des outils intellectuels pratiques pour ne pas tomber trop aisément dans les pièges de la pensée prêt-à-porter dont se gargarisent ceux qui répètent en boucle ce que tout le monde croit savoir.

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Quelques aspect pratiques que j’ai particulièrement relevés :

- Une jolie collection de « paralogismes » et d’arguments factices qui ne tiennent pas debout : il ne reste plus qu’à s’exercer à les reconnaître. Parmi ceux-ci, on trouve notamment les classiques argument d’autorité, appel au peuple, fausses analogies, pétition de principe… et plein d’autres.
- Un petit tableau des « règles de la bienséance argumentative » : 10 règles pour argumenter honnêtement. On devine qu’il suffit de les retourner pour reconnaître les mauvaises pratiques à traquer.

- Un excellent chapitre sur les chiffres, qui permet de repérer les limites de l’esprit humain dans l’appréhension spontanée des nombres, mais aussi de revoir des notions de base de probabilités (probablement l’explication la plus claire que j’aie rencontrée jusqu’à présent).

- Une série de pages très convaincantes sur la présentations (graphique notamment) de statistiques. A l’issue de ce chapitre, une liste très complète de questions à se poser face à des statistiques !

- Un série de 31 stratégies pour entretenir un regard critique face aux médias.

- Et plein d’autres choses encore…

Bref, délibérément un ouvrage pratique. Il n’est donc pas nécessaire de le lire en commençant par la première page et en finissant par la dernière, mais on peut le consulter dans le désordre au fur et à mesure des besoins. Il est la plupart du temps facile à lire et ne déborde pas de termes techniques même s’il permet parfois tout de même de compléter son vocabulaire. On peut à la rigueur regretter que certains aspects soient restés assez généraux et les « critiques endurcis » pourraient être déçus que certaines choses ne soient pas plus approfondies.

Pour conclure, je suis véritablement emballé et je conseille ce livre à tous ceux qui souhaitent moins souvent « croire » !

Et voilà que ce satané bouquin a réussi à vaincre mon propre esprit critique ! ;-)

Dani

C’est vrai que la télé truque les images ?

16 octobre, 2008
Au fil des lectures | 2 réponses »

A propos du livre de dialogue de Daniel Schneidermann avec sa fille Clémentine : « C’est vrai que la télé truque les images ? »

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Daniel Schneidermann s’est fait connaître grâce à son émission de télévision « Arrêt sur image » dans laquelle il adoptait une position critique. Cette émission a été supprimée et lui écarté et il s’est depuis lancé dans une nouvelle activité de même type grâce à son site internet : http://www.arretsurimages.net/.

Voici en tout cas un livre qui ne va pas plaire à tout le monde. Certains sont bien arrosés par la description que Daniel Schneidermann fait du quotidien des journalistes, des connivences ou des pressions notamment. On est très loin ici des grandes diatribes : en répondant très simplement à sa fille, il expose tout simplement des situations concrètes. Pas de tabou, pas de langue de bois !

Voici quelques amuse-bouches tirés de ce livre qui se lit plutôt agréablement :

- D.S. estime que si les médias s’étaient moins autocensurés pendant la campagne électorale française et avaient montré la « fragilité psychologique » de N. Sarkozy, celui-ci n’aurait probablement pas été élu.

- Le même Nicolas Sarkozy aurait dit à un journaliste TV avant de passer à l’antenne : « Si tu me cherches, je balance ton salaire à l’antenne ». Si les journalistes ne sont pas parfaitement à l’aise, il devient parfois difficile pour eux de faire face à certains politiques. Ici, on pense notamment à PPDA lors qu’il était lui-même en procédure judiciaire.

- Phénomène inimaginable : D.S. décrit comment les journalistes se réunissent en rond à la suite d’une conférence de presse ou d’un discours présidentiel. Leur but : décider ensemble des phrases à retenir ! Ainsi, on ne pourra reprocher à aucun d’eux le fait d’avoir manqué « la phrase » dont les concurrents ont fait un scoop. Mais quelle sera « la phrase » ?

- D.S. exprime encore la conviction que si on mettait en concurrence une « vraie explication des problèmes et de leurs solutions », pédagogiquement et en prenant le temps (par ex. au téléjournal), il y aurait moyen de rivaliser avec les informations les plus frivoles.

- N. Sarkozy a été très populaire auprès des journalistes avant son élection, car il n’était « jamais en retard d’une vacherie » sur d’autres membres du gouvernement. Apparemment, c’était le seul à ne jamais demander le « off » (ne pas être cité !).

- D.S. évoque aussi à plusieurs reprises les peurs qui hantent le milieu journalistique : peur des autorités dans certains cas, peur de son propre directeur ou du propriétaire de la publication, etc. Avec moults détails et exemples concrets. Rappel : il parle de la situation française. Qu’en est-il chez nous ?

- Plus loin, il donne un exemple fascinant : un journaliste télé revient d’un reportage sur la sécheresse avec des images qui ne plaisent pas énormément à son responsable qui lui demande s’il n’aurait pas pu filmer de plus beaux endroits. Le journaliste répond alors que c’était le « seul coin sec ». Conclusion : quand on fait un reportage sur la sécheresse, on ramène de la sécheresse, même si c’est une exception !

- Il évoque aussi la rareté des émissions en rapport avec la consommation (substances dangereuses, aliments malsains, etc.) et il en profite pour citer avantageusement la TSR ! En France, les médias semblent trop dépendants des publicités des producteurs et des distributeurs…

- Difficile pour certaines télévisions de traiter de la distribution de l’eau. Les trois plus grands distributeurs ont leurs télés : M6 pour la Lyonnaise des eaux, Canal + pour Vivendi et TF1 pour Bouygues. Bien sûr, il reste les chaînes publiques… Sont-elles complètement libres sur ce sujet ?

- Une petite citation au passage : « Aujourd’hui, la pire censure n’est pas la censure par la coupe mais par le trop-plein ». Autrement dit, trop d’info tue l’info ! Lorsqu’on est étouffé sous les détails de multiples informations sans importance, allez distinguer ce qui vaut la peine d’être retenu…

En tous les cas, une lecture facile qui a le mérite d’exciter l’esprit critique. Chic ! On verra si les médias en parlent…

Dani

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P.S. : Médialogues a interviewé Daniel Schneidermann sur son livre : http://www.rsr.ch/la-1ere/medialogues/

 

150 petites expériences de psychologie des médias

16 septembre, 2008
Au fil des lectures | 4 réponses »

A propos du livre de Sébastien Bohler – 150 petites expériences de psychologie des médias

Sous-titre : Pour mieux comprendre comment on vous manipule

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Dans une collection déjà riche de toute une série de volumes rassemblant des séries d’expériences de psychologie par thèmes (l’autre sexe, la publicité, le sport, l’entreprise, l’élève, etc.), voici un ouvrage qui propose toute une série d’expériences réalisées par des chercheurs sur la psychologie des médias. Les chapitres s’articulent autour des grands aspects suivants : médias et croyances, médias et politique, publicité, divertissement, réactions épidermiques. De lecture facile et agréable, c’est l’occasion de revisiter toute une série de situations et de s’interroger sur notre vulnérabilité.

Il est toujours difficile de tenter un résumé ou une synthèse d’un ouvrage et cela peut aboutir à une simplification dommageable de sa matière. Je vous propose donc plutôt de saisir 4 fiches proposées par ce petit manuel comme exemples.

 

Fiche No 6 : Pourquoi arrêtez-vous de manger de la viande en lisant les titres des journaux ? (Terminologie journalistique et peur de la vache folle).

Lire que « la vache folle est parmi nous » ou lire que « des cas d’encéphalite spongiforme bovine ont été repérés », cela ne fait pas le même effet ! L’information de base est la même, mais elle n’est pas présentée de la même façon. Une étude a justement montré que l’usage de la première expression dans les médias aboutissait à une baisse de la consommation de viande, alors que l’usage de la deuxième expression était suivi d’une remontée de la consommation. Le « ton émotionnel » utilisant la vache et la folie a un impact beaucoup plus fort !

L’explication tient au fait que nous avons deux manières différentes de traiter l’information : l’une délibérative et qui nous permet des réflexions et des décisions posées, et l’autre qui procède par analogies machinales. L’expression « vache folle » s’adresse évidemment à cette deuxième manière en visant l’affectif de l’être humain. Une expérience a d’ailleurs permis de confirmer que lorsque le « mode délibératif » était auparavant « enclenché », les titres sensationnalistes perdaient beaucoup de leur effet.

La presse gratuite et la télévision font un grand usage du mode « machinal » avec un traitement de l’information prioritairement émotionnel. En ce sens, ils ne favorisent vraiment pas la réflexion rationnelle. Quelle information, au fait ?

Fiche No 13 : Pourquoi trouvez-vous le journaliste mieux informé que l’homme politique à qui il pose des questions ? (L’erreur fondamentale d’attribution).

Les journalistes préparent leurs interviews, du moins on l’espère. Et souvent, les politiciens interrogés vont paraître « moins compétents » que leurs interrogateurs, car les circonstances les défavorisent.

Nous avons pour habitude d’attribuer ce que nous entendons aux qualités intrinsèques des personnes, plutôt qu’aux circonstances, ce que les psychologues nomment « l’erreur fondamentale d’attribution ». Or, le phénomène prend de l’ampleur lors d’une interview à cause de la répartition des rôles : le journaliste a pu préparer ses pièges et la personne interviewée a toutes les chances de se retrouver coincée. Celui qui prépare les questions en connaît en principe les réponses ou les a recherchées, alors que la personne qui répond doit « improviser ». Non, décidément, les journalistes ne sont pas des gens qui savent tout, même s’ils peuvent laisser ce genre d’impression lors de passages à l’antenne. Et si c’était Ségolène Royal qui avait demandé par surprise à l’interviewer combien la France disposait de sous-marins nucléaires ?

Fiche No 16 : Pourquoi un président omniprésent à la télévision, à la radio et dans les journaux bénéficie-t-il d’une bonne popularité ? (L’effet de simple exposition).

Certaines personnalités politiques réussissent à occuper avec efficacité l’espace médiatique. Elles sont plus souvent vues et écoutées et cette répétition régulière leur apporte une attitude plus favorable de la part des électeurs. Cet effet est appelé « effet de simple exposition ». Une expérience a montré que même en utilisant des mots turcs ou des caractères chinois, on pouvait recréer cet effet d’habituation, qui est bien évidemment aussi utilisé avec succès par les publicitaires.

Donc, un homme politique qui réussit à se faire voir et entendre plus souvent en retire un avantage électoral, sauf si ses apparitions sont associées à des affaires de corruption ou d’écarts de comportement.

Vous voulez tester vous-mêmes cet « effet de simple exposition » ? Lors d’une soirée entre amis, laissez entendre en bruit de fond deux compilations de musique bien différentes : la première contiendra d’agréables morceaux de musique totalement inconnus et la deuxième de grands succès. Lors du passage de la deuxième, on vous dira quasiment immanquablement : « Elle est super, cette compil ! »

Fiche No 35 : Pourquoi le rythme des images est-il particulièrement élevé dans les pages de publicité ? (Fréquence des images et stimulation de la mémoire).

Lorsque le programme de télévision laisse la place à ce que les présentateurs appellent une « pause » de publicité, on remarque assez rapidement que le son est monté d’un ou deux crans. Vite, il faut se saisir de la télécommande…

Mais ce n’est pas tout : les images se succèdent à un rythme nettement plus rapide. La fréquence est souvent de l’ordre d’une rupture d’image toutes les deux ou trois secondes (coupes, changements de prise de vue ou de sujets) alors que cette succession de changements s’est faite à intervalles de 10 à 30 secondes lors de l’émission ou du film qui a précédé. Une expérience a réussi à montrer qu’une succession plus rapide d’images permettait une meilleure mémorisation des éléments contenus dans une publicité. En effet, un déclic lié à la nouveauté de l’image oblige notre cerveau à mobiliser plus d’énergie, ce qui a pu être corroboré par le relevé des fréquences cardiaques de personnes surveillées pendant les visionnements.

Et l’effet était maximal lorsque les changements d’images avaient lieu, mais sans changement de sujet : ainsi, la stimulation n’était même pas contrariée par un surcroît d’informations à retenir. Le contenu restait fondamentalement le même. De plus, un changement plus rapide des images a aussi tendance à contrer la tendance au zapping.

 

De nombreuses autres expériences sont évoquées, en donnant plus de détails sur leur réalisation que je ne l’ai fait ici. Parfois, les conclusions nous sont familières, mais à d’autres occasions elles nous surprennent vraiment, nous obligeant alors à nous reposer des questions sur notre usage des médias. La lecture du livre de Sébastien Bohler est ainsi un bon outil pour celui qui veut écouter et lire avec un esprit critique plus éveillé, même si parfois on finit par se dire que, décidément, les spécialistes qui font la publicité et l’information sont plus forts que nous.

Dani

Et pour ceux qui préfèreraient écouter, l’émission Médialogues de RSR 1 avait fait une large place à Sébastien Bohler :

7 juillet (zapping, télévision, danger de l’avion et de la voiture) :

http://podcast.rsr.ch/media/la1ere/medialogues/20080707-psychos-media.mp3

8 juillet (parole rapide dans les médias) :

http://podcast.rsr.ch/media/la1ere/medialogues/20080708-psycho-medias.mp3

9 juillet (croyances, publicité) :

http://podcast.rsr.ch/media/la1ere/medialogues/20080709-psychologie-des-medias-8.mp3

10 juillet (discours politiques, presse à scandale, sondages) :

http://podcast.rsr.ch/media/la1ere/medialogues/20080710-psychologies-des-medias-9.mp3

11 juillet (presse people, campagnes anti-tabac) :

http://podcast.rsr.ch/media/la1ere/medialogues/20080711-psychologie-des-medias-10.mp3

Comment ne pas être dupe des beaux-parleurs ?

7 septembre, 2008
Au fil des lectures | 4 réponses »

A propos du livre de Jamie Whyte – Crimes contre la logique – Les Belles lettres, Paris, 2005

Sous-titre : « Comment ne pas être dupe des beaux-parleurs »

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Difficile d’écouter des orateurs brillants ou de lire des éditorialistes en verve sans se laisser un peu trop facilement convaincre. Les arguments semblent évidents, les mots sont maniés avec suffisamment d’habileté et de compétence pour habiller les raisonnements et on risquerait parfois de changer d’avis plusieurs fois par jour. Pourtant, ces interventions répètent parfois simplement des idées reçues ou des poncifs tout à fait représentatifs de l’esprit du temps, sans aucune solidité sur le plan des arguments. Mais il est pourtant possible de les battre en brèche en révélant les faiblesses du raisonnement, et cela me semble faire partie des nécessités de la critique des médias aujourd’hui.

A cet égard, il vaut parfois la peine de se pencher sur des ouvrages qui se donnent pour but de donner un équipement à notre esprit critique. Il y a quelques mois, j’ai lu ce petit livre de Jamie Whyte et je me propose de résumer ce qui m’apparaît être les points forts de l’ouvrage. Son thème, les « crimes contre la logique« , se compose d’arguments qui peuvent sembler à première vue convaincants, mais qui contiennent en réalité un biais énorme. Les chapitres sont organisés autour de types d’arguments abusifs et dénoncés comme tels. Voici une bonne partie de ces « types » :

1) L’argument d’autorité

Celui-ci est assez connu et souvent dénoncé. Il consiste à baser la démonstration sur le fait qu’un expert donné a soutenu l’argument proposé, et c’est donc l’autorité de celui-ci qui est censée garantir la véracité de l’information. Or, non seulement, un expert peut se tromper, mais des personnes sont parfois présentées comme « experts » dans des domaines où ils ne le sont pas (on parle par exemple de « savants » sans préciser leurs spécialités).

Mais l’argument d’autorité peut revêtir d’autres formes : on dira par exemple que « tout le monde le dit », comme si le fait d’être majoritaire permettait d’exprimer la vérité (à une époque, la très grande majorité pensait que la Terre était plate !). De la même manière, on a pu entendre assez souvent ces derniers mois que « le peuple a toujours raison », confondant ici son droit de décider avec le fait d’exprimer la vérité (avoir raison). Enfin, parfois, on va conférer une autorité sur la base de l’expérience : ainsi, celui qui souffre d’une maladie se verra conférer une forme d’expertise sur la maladie en question…

Eh bien, il faut le dire clairement : non, le fait d’être majoritaire, spécialiste ou victime ne donne pas forcément raison. L’argument d’autorité n’est pas suffisant.

2) L’argument « Taisez-vous »

Celui-ci est une merveille de mauvaise foi. En réalité, on ne vous dira jamais « taisez-vous » aussi brutalement, mais on insinuera que l’idée que vous présentez est « dépassée », que désormais on en est à autre chose. Ou alors, on associera votre idée à un repoussoir commode, souvent choisi parmi les régimes totalitaires (que ce soit le système soviétique, le nazisme ou d’autres extrémistes). C’est tout de même plus facile que d’argumenter. Une autre version de cet « argument » consiste à renvoyer à celui qui critique l’action de quelqu’un qu’il ne fait lui-même pas mieux. Et pourtant, là n’est pas la question, mais c’est une habile déviation en forme de « taisez-vous »…

3) Les mots vides

L’art de la langue de bois, en somme. On appuie sur le jargon, on en met plein la vue à l’auditeur ou au lecteur, qui impressionné, va oublier d’activer son esprit critique. On peut aussi utiliser des « formules consensuelles » comme « être pour la justice » ou « se déclarer favorable à la démocratie ou à l’égalité » : cela ne signifie rien étant donné que la formulation contraire ne sera jamais utilisée. Mais ça marche !
4) Le sophisme de la motivation

Pratique… On décrédibilise celui qui défend une opinion particulière en laissant entendre que celle-ci est sous-tendue par une motivation intéressée. Ou alors, on lui dit simplement qu’il est normal qu’il pense comme cela étant donné qu’il appartient à tel parti, à tel milieu, à telle profession, etc. L’idée, pourtant défendable, est délégitimée au profit d’une interprétation égoïste ou obligée des motivations. Souvent injuste.

5) Le droit d’avoir son opinion

Il s’agit d’un système de défense à la critique. Il suffit alors, face à une contradiction, de simplement répondre « j’ai le droit d’avoir mon opinion ». Evidemment, et nul ne le contesterait ! Mais là n’était pas la question… C’est une diversion pour s’autoriser à dire quelque chose : j’ai tout de même le droit de le dire !
6) L’incohérence

Sous cette appellation, on trouve toute une série d’abus de la raison. On peut par exemple criminaliser l’homosexualité parce qu’elle est « interdite par la Bible », mais adopter une position différente sur les prêts à intérêt. Incohérence ! On peut aussi confondre allègrement les notions de « désaccord » et de « conflit » en les assimilant abusivement l’un à l’autre. Or, on peut tout à fait être en désaccord sans être pour autant en conflit. Ce genre d’incohérence peut produire un magnifique brouillard de fumée qui aide à faire accepter des choses qui ne tiennent pas debout.

7) L’ambiguïté

Les mots à double-sens permettent une certaine ambiguïté, très pratique dans les tentatives de manipulation : la notion de pauvreté, par exemple, peut désigner un situation absolue (manque des moyens de survie élémentaires) ou alors une situation relative (moins de moyens financiers que la moitié du salaire moyen). On prend alternativement l’une ou l’autre des définitions, selon les besoins. Mais l’ambiguïté peut aussi consister à rebaptiser les choses : ainsi, le nombre d’universités peut augmenter très facilement si on rebaptise les hautes écoles du nom d’universités.

8) Les coïncidences

C’est l’argument qui fait supposer que ce qui vient avant quelque chose a forcément « produit » ce quelque chose. Or, une suite chronologique n’implique absolument pas forcément une causalité. Le fait qu’un changement ait été remarqué n’implique pas forcément qu’il soit la cause d’un deuxième changement; il serait alors nécessaire de montrer le lien logique et causal entre les deux pour être honnête. Dans un autre genre, on assimilera une corrélation (les cigognes ont disparu à la même époque que celle qui a connu une forte dénatalité) avec une causalité, de manière abusive. Quand ce sont les cigognes et les bébés, tout le monde rit, mais quand c’est l’euro et l’inflation, les étrangers et le chômage, cela passe plus facilement semble-t-il. Ou encore, on peut utiliser quelques cas remarquables qui seront érigés en règle, indépendamment de toute tendance générale.
9) Le choc des statistiques

On voit parfois tirer des conclusions abusives d’une statistique. Par exemple, s’il y a plus de vols déclarés, cela ne signifie pas forcément qu’il y a plus de voleurs. Il peut y avoir simplement plus de choses volées par le même nombre de voleurs. On retrouve souvent ce même genre de biais dans des échantillons manifestement pas représentatifs ou dans des enquêtes où les gens qui répondent se « mentent à eux-mêmes ». Et à chaque fois, une conclusion globalisante apparaît. La presse fait grand usage de ce genre de conclusions hâtives. Souvent contestable…

10) La Fièvre moraliste

C’est ce qui rend certaines interventions presque impossibles. Nul ne pourra par exemple critiquer des victimes sans être renvoyé dans les cordes. De même, celui qui est considéré comme malveillant sera réputé proférer des choses fausses (alors que ce n’est pas forcément le cas !). Ou alors, on considérera assez automatiquement que tout ce qui a d’importants avantages est forcément juste ou vrai. Il existe de nombreuses variantes de ce procédé.

Oh, bien sûr, l’auteur de cet ouvrage n’épuise pas toutes les manières d’utiliser des arguments contestables. Mais cette petite liste, illustrée par des exemples, peut permettre d’être un peu plus attentif à des arguments qui font souvent mouche, malgré leur défauts intellectuels. Et il faut justement être conscient de ceux-ci si on veut avoir une chance d’échapper à leur attraction.

Alors, justement, il faut continuer à traquer les arguments d’autorité, les sophismes de la motivation, les coïncidences un peu trop faciles, les mots vides ou les chocs statistiques. C’est à ce prix qu’on a une chance de lire entre les lignes et de trouver les failles béantes de certaines « démonstrations ».

Dani

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