Piques et répliques – 2

Quelques réflexions critiques sur tout et rien

30
oct 2012
Le raisonnement boiteux de Schneider-Ammann
Posté dans L'idée reçue par Dani à 8:11 | 8 réponses »

Le conseiller fédéral en charge de l’économie ne distingue pas entre corrélation et causalité

Le raisonnement boiteux de Schneider-Ammann  dans L'idée reçue topelement

 

Polémique. Le ministre suisse de l’économie considère qu’il y a trop de bacheliers (porteurs de maturités) en Suisse. A son avis, c’est parce qu’il y a plus d’étudiants dans les cantons romands qu’on y trouve aussi les taux les plus élevés de chômage. Au-delà d’une prise de position pour le moins surprenante en ce début de XXIème siècle, celui qui sera bientôt aussi ministre de la formation et de la recherche (ces domaines passeront dans son département dès le 1er janvier 2013) montre surtout  ici qu’il ne fait pas la différence entre corrélation et causalité.

En effet, Johann Schneider-Ammann compare deux séries de statistiques : celle de la proportion de jeunes porteurs de maturité et celle des taux de chômage cantonaux. Et que constate-t-il ? Que les cantons qui font état des taux les plus élevés de sans-emploi sont justement ceux qui favorisent l’accès aux études supérieures. Bingo ! Eurêka ! Le ministre bernois a trouvé pourquoi les cantons latins sont plus affectés par le chômage !

Mais son raisonnement est affecté par un biais cognitif bien connu : Schneider-Ammann veut voir un lien de causalité là où il n’y en a pas, en comparant deux séries de statistiques sans lien direct. Il aurait tout aussi bien pu remarquer que la natalité en Europe avait diminué à peu près au même rythme que la disparition des cigognes ou que le taux de délinquance est plus élevé dans les quartiers ou l’on mange plus de pâtes et de pommes de terre. Il en aurait donc déduit en conséquence que le nombre de bébés était influencé de manière décisive par le nombre de cigognes disponibles et que la consommation de féculents favorise la délinquance.

De fait, c’est idiot : si l’on consulte les statistique du chômage, on constate que ce ne sont pas les gens qui ont fait des études qui sont le plus souvent au chômage, mais au contraire ceux qui ont le moins de diplômes. L’équation Schneider-Ammann n’a donc aucun sens. La statistique suisse fait état actuellement de 6,8 % de demandeurs d’emploi parmi les gens qui ont terminé des études secondaires I (école obligatoire), de  3,6 % parmi les porteurs de titres du secondaire II (maturités) et de 2,4 % pour ceux qui ont achevé une formation tertiaire (universités, école polytechniques et HES). Mais sa corrélation directe, simple et sans recul a si vite séduit notre homme qu’il n’a pas jugé bon d’aller vérifier.

Bien sûr, les études coûtent cher et notre très libéral ministre voit peut-être aussi l’opportunité de faire des économies. On ira ensuite chercher les spécialistes qui manquent dans les pays voisins (ingénieurs, mathématiciens, médecins, etc.), ce qui laisse porter le coût de leur formation aux autres pays. Le ministre a d’ailleurs reconnu qu’il était prêt à accepter les diplômés bien formés « d’où qu’ils viennent ». Les voisins apprécieront…

Au fond, Schneider-Ammann aurait tout aussi bien pu proposer une autre corrélation qui pourrait aussi bien expliquer le taux de chômage de certains cantons : la pratique d’une langue latine. En effet, le Tessin et les cantons romands ont traditionnellement un taux de chômage plus élevé et les cantons romands qui s’en sortent le mieux sont précisément ceux qui comptent une minorité alémanique (Valais et Fribourg). Il semblerait que le dessinateur du Temps ait aussi pensé à cette possibilité.

« Le Temps » a finalement bien résumé l’affaire : « Dans sa défense de l’apprentissage, Johann Schneider-Ammann réagit comme le patron de l’entreprise d’engins de chantier Ammann qu’il est resté« . Un ministre qui ne voit pas beaucoup plus loin que les murs de son ancienne boîte, en somme.

Peut-on espérer que le ministre finira par reconnaître une gaffe ? Peu probable… On sait depuis longtemps que le système politique suisse coupe les têtes qui dépassent et que ce sont rarement les meilleurs qui sont élus au Conseil fédéral. Mais je reste un peu estomaqué de pareille bêtise.

Daniel


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8 réponses:

  1. jean-daniel écrit:

    Salut Daniel

    existe-t-il une statistique qui met en relation le niveau de formation et le niveau de la place de travail occupée.
    En voulant faire l’avocat de diable je me dis et si:
    faute de trouver mieux une part des gens formés acceptent des places pour lesquels ils sont « surqualifiés »?
    Cela pourrait avoir pour conséquence la statistique que tu nous livre sans invalider l’idée du ministre non?
    J’ai plusieurs témoignage vécus (en France, je te l’accorde) de gens faisant des travaux d’ouvrier avec des formation de techniciens voir d’ingénieur, faute de mieux.
    A creuser…

  2. Hello JD !

    Je ne sais pas si cette statistique existe, mais je n’en ai jamais entendu parler. Ce serait en effet intéressant.

    Le problème, c’est qu’on peut mesurer facilement (et encore…) un niveau en matière de formation, mais que c’est plus difficile de classer ainsi des postes de travail.

    Cela dit, le problème existe et je me souviens bien de l’histoire des postes de facteur trustés par des universitaires en France. Mais je ne saurais mesurer l’étendue du problème. J’ai toutefois de la peine à imaginer que la chose soit généralisée.

    Mais, sachant qu’en Suisse on a souvent pénurie de spécialistes (et qu’on passe notre temps à aller les chercher à l’étranger, surtout des Allemands pour la Suisse allemande d’ailleurs), il y a peu de chance qu’il en soit souvent ainsi chez nous.

    Il n’en reste pas moins que Schneider-Ammann a ouvertement évoqué sa corrélation simpliste sans chercher plus loin. S’il avait tenu ton discours d’avocat du diable, j’aurais trouvé plus intéressant et je n’aurais pas pu répondre simplement ce que j’ai écrit dans ce billet. ;-)

  3. Je viens de découvrir l’édito du Courrier qui répond aussi : http://www.lecourrier.ch/102970/pyramide_mentale

    Et je pense encore à un truc : si les patrons préfèrent prendre des gens plus qualifiés pour les postes à pourvoir plutôt que les autres, c’est donc qu’ils répondent en quelque sorte par l’acte à Schneider-Ammann.
    Ce seraient donc plutôt les diplômes qui seraient la clé de l’embauche.

    En ce qui me concerne, je suis convaincu qu’il y a des moyens intelligents de ne pas opposer les deux types de formation. Les HES sont déjà une avancée. Mais on pourrait aussi imaginer prolonger l’école obligatoire, pour assurer la maîtrise du français et des maths de base, voire des langues étrangères et d’autres choses encore, puis favoriser les apprentissages ves 18 ans (dans les faits, c’est déjà ce qui se passe puisque la moyenne des contrats d’apprentissage sont conclus vers 18 ans…).

  4. jean-daniel écrit:

    l’idée d’améliorer la formation élémentaire est bonne, mais je pense que mieux d’école serait mieux que plus d’école.

    Perso 3 ans de plus ne m’auraient rien apporté, une partie des bases étant manquantes, rien n’aurait servi de prolonger la peine.

    Cela dit, je suis aussi persuadé qu’il y a moyen de ne pas opposer les deux types de formation. Le premier serait d’arrêter de déifier les formations universitaires.
    Et sans doute le deuxième serait de valoriser de manière plus égale les deux filières.
    Une formation d’avocat ou de médecin n’est pas plus difficile ni compliquée qu’une formation de plombier ou de charpentier. Tant que celui qui la suit est à sa place. Il n’y a donc pas de véritable raison de hiérarchiser les professions.

    Enfin, je dis tout ça, mais il me revient des lointains souvenirs de semblables discutions ou nous étions peu ou prou du même avis.

    P.S. dommage de ne pas t’avoir croisé samedi, mais je pense que tu étais encore du côté de l’atlantique.

  5. Exact… j’étaia précisément au bord de l’Atlantique… :-)

    Pour les 3 ans de plus, j’imaginerais volontiers des stratégies très différentes de l’école obligatoire. Séjours linguistiques, projets de groupe, etc.

    Si je m’écouterais, je changerais tout ou presque dans l’école… ;-)

  6. Bonjour,

    Il est évoqué dans plus haut dans le fil l’hypothèse que les gens ayant faits des études « supérieures » acceptent souvent des places pour lesquelles ils seraient surqualifiés, faute de trouver mieux.

    Il existe effectivement bien des cas, mais je ne pense pas que cela représente une très grande majorité allant jusque à biaiser totalement une statistique :
    Imaginez; vous êtes patrons d’une entreprise. Prendriez-vous le risque d’embaucher des personnes surqualifiées pour un emploi demandant moins de formation, au risque de voir partir votre employé très facilement s’il venait à trouver un travail plus en adéquation à ses compétences ?

    A mon avis, la situation sur le marché de l’emploi à justement un « réservoir » de personnes suffisant (en l’occurrence des personnes ayant un bas niveau de formation) pour effectuer ces tâches sans avoir à prendre d’avantage de risque avec d’autres.
    D’ailleurs, dans le cas de la confédération, il existe même dans certaines ordonnances/notes, quelques lignes où il est marqué noir sur blanc, qu’il ne faut en aucun cas engager de personnel « sur-qualifié » au risque de le voir partir prématurément.

    Bref, pour revenir sur les propos de M. Schneider-Ammann, il est bien de s’offusquer sur un blog de tels propos, mais ne faudrait-il pas aller plus loin ? Certes, la presse en a passablement parlé, mais j’ai également quelques doutes quant à savoir si M. Schneider-Ammann reviendra sur ses propos où même s’excusera.
    Alors pourquoi ne pas lui écrire ? Une goutte dans la mer sans doute ou encore un pet dans l’eau; mais la mer n’est-elle pas remplie de beaucoup de gouttes ? Une certaine quantité de signature ferait peut-être l’affaire, une lettre ouverte…bref il y’a sûrement moyen.
    Alors oui, j’avoue que si on revenait sur chaque affirmation ou propos douteux de personnes politique, on y’ passerait une vie; mais là, ce monsieur est quand même au firmament de la vie politique suisse et est dans une certaines mesure censé représenter les intérêts du bas peuple.

    Bravo pour l’article et pour le nouveau fond (littéral) du blog (il me semble qu’il a changé)
    Vous pouvez le dire : « I’ll be back  » Et ce n’est pas pour déplaire.

    Au plaisir de relire de nouveaux articles ou même un nouveau blog.

  7. Bernard-Régis écrit:

    Sur les corrélations non causales, j’ai toujours bien aimé la suivante: à Chicago, fin 19e et début 20e siècle, au plus on a étendu l’éclairage des rues, au plus la criminalité s’est développée!

  8. cyrille écrit:

    @Regis,
    Quand j’étudiais l’électrification rurale, un des arguments était que l’éclairage public fait baisser la délinquance. (Je n’ai vérifié ni la corrélation ni la causalité).

    Sinon, à propos de corrélation, Lewit a écrit Freakonomics et présente de nombreuses corrélations avec ses interprétations de la causalité, souvent caustiques.

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