Piques et répliques – 2

Quelques réflexions critiques sur tout et rien

13
avr 2010
Suisse-allemand : réponses à Hodgers ?
Posté dans Scène médiatique par Dani à 12:04 | 4 réponses »

Après une tribune d’Antonio Hodgers publiée le 23 mars 2010 : les réponses.

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Antonio Hodgers a osé s’attaquer à un tabou : la situation linguistique de la Suisse et plus particulièrement l’importance du dialecte en Suisse alémanique. Les réactions n’ont pas manqué… et pourtant, le député genevois, qui séjourne actuellement à Berne, n’a fait qu’établir quelques constats et proposé des scénarios pour améliorer la situation. En somme, il s’agissait d’une invitation au débat, avec un zeste de provocation – juste un peu – pour « oser » aborder la question.

Que disait-il ? Que les romands sont frustrés quand ils sont confrontés au suisse-allemand après des années d’apprentissage d’un allemand standard qu’on parle fort peu en Suisse. Que le suisse-allemand agit un peu comme un frein à la mobilité professionnelle. Qu’il complique l’intégration des migrants. Qu’il joue en faveur de l’affirmation des identités locales et peut favoriser le repli. Que les écoles utilisent beaucoup le dialecte dans l’enseignement, à l’instar de la télévision.

Pour quelqu’un comme moi, qui ai vécu aussi quelques années en Suisse alémanique (à Zürich), rien de particulièrement nouveau, ni de particulièrement choquant. De simples constats, même si on peut les discuter, notamment en ce qui concerne l’impact en matière d’ouverture. Mais Antonio Hodgers propose surtout d’ouvrir la discussion, en prenant soin de proposer plusieurs scénarios qu’il relativise lui-même en les accompagnant de questions montrant leurs limites. Voyons donc les réponses qu’il a reçues…

 

1) Andreas Auer, professeur de droit, Le Temps du 25 mars

Le premier à réagir, à décocher même, entame sa réponse par « Qu’avez-vous contre le suisse-allemand ? » et accuse Antonio Hodgers d’ignorance, d’arrogance et de despotisme mal placé. Rien que ça. On voit ici, comme va le lui répondre Hodgers un peu plus tard dans le même journal, qu’il réagit plus sous le coup de l’émotion qu’après réflexion.

Car en effet, Auer passe un peu à côté du message en accusant Hodgers de vouloir prescrire la langue des « rapports privés » alors que le député écologiste proposait précisément que la « communication publique » soit faite en allemand. Sur ce coup-là, Auer a tout faux !

Sinon, il ergote sur la pluralité des dialectes qu’il accuse Hodgers de fondre en un seul (là, il le prend carrément pour un con… sans oser le dire) en lui reprochant de « gommer la diversité d’un revers de main » (avez-vous déjà essayé de gommer avec le revers de la main ?). Et il ne se rend pas compte qu’insister ainsi sur le grand nombre de dialectes différents ne fait justement que renforcer le propos d’Hodgers.

2) José Ribeaud, journaliste, Le Temps du 26 mars

Après le passage du cyclone Auer, un renfort pour Antonio Hodgers. Mais José Ribeaud n’y va pas de main morte avec le dos de la cuiller : « Ignorance, arrogance, despotisme : ce n’est pas en injuriant les Romands que l’on nous convaincra de la nécessité d’apprendre un dialecte local, multiforme et non écrit« . Puis, plus loin : « Quand le dialecte devient une arme de discrimination et d’exclusion (…), quand il est érigé en critère de sélection professionnelle (…), il est temps que les Latins rappellent leurs voisins alémaniques à la raison« . Ribeaud montre aussi en passant la contradiction entre l’invitation à « apprendre le dialecte » et l’affirmation (selon Auer, qu’il y en aurait « cinquante, cent, deux cents« . Le journaliste termine en citant l’écrivain suisse alémanique Hugo Loetscher : « Nous devons réapprendre l’allemand classique« . En quelque sorte, José Ribeaud ne répond pas à Hodgers, mais à Auer, et souligne plus durement son propos.

3) Ariane Gigon, journaliste, La Liberté du 27 mars

Une réaction dans la même veine que celle d’Andreas Auer, mais en plus « craché ». Elle reproche au député genevois de dire « n’importe quoi » et termine en lui assénant un « tais-toi » en patois ajoulot. En voilà au moins une qui passe complètement à côté de l’invitation au débat. Elle aussi en rajoute une couche sur les dialectes si différents,  ainsi que sur l’obligation faite aux écoles d’utiliser l’allemand standard (mais là, mes informations de source « institutrice » en Suisse alémanique confirment que la consigne et peu et mal appliquée…) et le fait que les immigrés peuvent très bien en rester à l’allemand standard (mais là, j’ai clairement fait l’expérience inverse en vivant en Suisse allemande : il est nécessaire de s’en sortir en dialecte si on veut arriver à quelque chose !). Bref, une réaction épidermique de déni.

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05ma dans Scène médiatique
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4) Stéphanie Germanier, journaliste, Le Matin du 27 mars

Après un petit détour par le Tango (allez savoir pourquoi…), un diagnostic assez lucide sur toute l’affaire : « Tout le monde a compris qu’il jouait les incompris en terre inconnue, et personne n’a compris ce qu’il voulait vraiment dire« .  La journaliste du Matin en profite pour nous assurer que Hodgers n’est pas un « anti-alémanique primaire ». En fait, c’est cette tentative de rassurer qui devrait nous inquiéter… comme s’il n’y avait que les anti-alémaniques primaires pour tenter de débattre des langues en Suisse.

5) Mario Carera, haut fonctionnaire fédéral, Le Temps du 30 mars

Lui donne un écho différent de l’attitude des Suisses alémaniques, soulignant que plusieurs d’entre eux lui auraient recommandé de ne pas chercher à apprendre un des dialectes si différents les uns des autres. Mais il insiste sur le « malaise » des alémaniques sur cette question et plus particulièrement face à l’immigration allemande. Lui aussi estime qu’il faut que les alémaniques utilisent l’allemand, afin d’éviter « l’aberration culturelle » de l’utilisation de l’anglais entre Confédérés.

6) Charles Poncet, avocat, L’Hebdo du 1er avril

Le sémillant avocat genevois veut faire le malin : il écrit sa réponse à Antonio Hodgers en dialecte suisse-alémanique, apparemment dans une variante personnalisée qu’il qualifie de « Genferdütsch« . Mais il reconnaît s’être fait aider pour la rédiger… comme quoi. Là aussi, voici un interlocuteur qui « ressent » qu’Hodgers « attaque les Schwyzerdütsch » et qui comprend complètement de travers son texte : il lui reproche de vouloir « décourager l’usage du dialecte en toutes circonstances » (alors qu’Hodgers parlait de « la formation, des relations de travail  et de la communication publique« ). Lui aussi invite Antonio Hodgers à apprendre le dialecte et évoque ses souvenirs de vieux combattant à l’armée (au sein de laquelle, trop souvent, on invite les Romands à montrer qu’ils valent mieux que les bourbines, comme magnifique démonstration d’unité nationale !).

7) Beat Kappeler, chroniqueur, Le Temps du 3 avril

L’ex-syndicaliste ne se lance pas dans de grandes théories : il se contente de montrer que la polémique a jusque-là surtout évoqué la situation à Berne et que les Suisses des cantons orientaux jouent plus volontiers le jeu de l’allemand standard et que leurs dialectes sont plus proches du hochdeutsch. Cela n’apporte pas franchement de réponse à la question posée, mais c’est presque rafraîchissant…

8) Virginie Borel, directrice du forum du bilinguisme à Bienne, Le Temps du 7 avril

Cette personne réagit sur une des propositions du député, celle de la langue-pont, soit l’anglais. Voici enfin une réaction qui entre dans le débat, à la place de disqualifier Antonio Hodgers ou d’ergoter sur des détails. Elle signale qu’un sondage a montré qu’à Bienne, 72 % des habitants trouvaient plus d’avantages que d’inconvénients au bilinguisme. Après avoir reconnu que les Suisses alémaniques ne s’identifient pas à l’allemand standard, et relevé que les réactions avaient été jusque-là « épidermiques« , elle propose de relever un défi en Suisse romande : « Apprendre le dialecte« .

9) Roger Friedrich, journaliste ancien correspondant de la NZZ, Le Temps du 9 avril

Encore un intervenant qui relève que « les romands se plaignent à l’envi« . C’est assez incroyable, il est presque impossible en tant que Romand d’empoigner un débat national impliquant les relations en Suisse sans être qualifié de « plaintif« , conformément à un stéréotype bien établi. Au moins, il reconnaît les constats énoncés par Hodgers. Mais il se contente globalement de décrire finement la relation des Alémaniques aux dialectes et à l’allemand standard. Pas vraiment une réponse, plutôt un développement plaisant.

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rostis.
Il y a bien sûr eu d’autres réponses, notamment dans les courriers de lecteurs. On retrouve globalement deux attitudes : ceux qui y voient une « attaque » et ceux qui abondent dans le même sens. On n’est pas prêt de débattre… Le pire, c’est que certains des intervenants (Auer, Poncet, Gigon) proposent surtout à Antonio Hodgers de se taire…

Qu’il y ait ici des préjugés à l’égard des Suisses alémaniques, cela ne fait pas un pli. Mais on peut aussi relever que les préjugés à l’endroit des Romands sont bien présents sur cette question : nous serions peu enclins à apprendre les langues et tout le temps en train de nous plaindre. En ce qui concerne le premier de ces deux préjugés, je tiens à m’inscrire en faux : mes trois ans à Zürich m’ont démontré à l’envi que les Zurichois n’étaient pas meilleurs en français que les Genevois en allemand !

Au fond, il serait intéressant, sur cette question, de délaisser cette posture consistant à toujours chercher des « coupables », que ce soient les Alémaniques, les Romands, Antonio Hodgers ou d’autres. Un débat est lancé et il faudrait le relever en raisonnant en termes de « responsables ». En ce qui me concerne, j’ai acquis la conviction qu’il n’était pas possible de changer les autres, mais qu’il était par contre possible d’agir sur soi-même. Alors, j’aurais tendance à penser que nous aurions intérêt, de ce côté-ci de la Sarine, à apprendre l’un des dialectes alémaniques, ce qui nous permettrait aussi de mieux comprendre  les autres ensuite. Cela serait clairement un avantage personnel et professionnel pour les Romands et renverrait la balle dans le camp des Alémaniques pour se débrouiller ensuite avec la situation ainsi créée (parce que nous aurions choisi un des dialectes, et pas les autres…). D’ailleurs, j’ai à de nombreuses reprises remarqué que cette question étaient beaucoup moins taboue du côté alémanique et qu’eux étaient assez prêt à discuter du « malaise » en question. C’est bien ici, en Suisse romande, que le tabou s’exprime si vivement… comme en témoignent certaines réactions.

Mais on pourrait aussi choisir l’espéranto… ;-)

Daniel 

 

Deux lectures sur le sujet :

Le Temps du 1er avril 2010 : Trop de dialecte sur les ondes

Domaine public, le 28 mars 2010 : Pourquoi les Romands sont-ils les mauvais élèves du plurilinguisme ?

 

Et dans un registre plus léger (donc romand…) :

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4 réponses:

  1. raph écrit:

    C’est qu’il faudrait dire aux Welsches, c’est que le Suisse allemand, malgré les disparités, c’est bien plus facile à apprendre que le Hochdeutsch.

  2. @raph :

    Absolument !

    Et en plus, on pourrait se contenter de l’oral… et surtout de le comprendre (je remarque que si on comprend le suisse-allemand et qu’on répond en allemand, cela convient tout à fait).

    Et j’ajoute : c’est une langue assez marrante ! ;-)

  3. Sur les blogs… il y a parfois des commentaires très inutiles…

  4. Mario écrit:

    Quatre vingt ou septante? Soixante-once ou septante-et-un? Que pense M. Hodgers? Ou faut il parler l’espagnol au conseil national?

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