Piques et répliques – 2

Quelques réflexions critiques sur tout et rien

25
nov 2009
Encore plus de sang !
Posté dans Sur internet par Dani à 1:04 | 7 réponses »

20 minutes du 24 novembre 2009 : « Un témoin raconte l’attaque de l’ours

http://www.20min.ch/ro/news/suisse/story/-Je-suis-categorique–il-y-a-eu-un-seul-coup-de-feu-apres-l-agression–17857786

Encore plus de sang ! dans Sur internet 20080323-nounours-cotillons-450

J’ai réagi trop vite en écrivant hier déjà sur ce thème … J’avais imaginé que la première page sanglante, les photos et un diaporama sur Internet suffiraient ! Convaincus de l’intérêt majeur des lecteurs pour les scènes atroces et sanglantes, « 20 minutes » augmente la dose. Et d’autre médias s’engouffrent pour suivre l’exemple : la TSR et le Temps (notamment) ont aussi montré des photos de « l’action ».

Un deuxième article paraît aujourd’hui dans les pages « Actu » (les mots du français sont décidément trop longs…) : « Finn s’était mis à l’écart quand le policier a tiré« . L’apparition d’une polémique sur les modalités d’intervention du policier offre le prétexte à revenir sur l’affaire. Du coup, 4 photos apparaissent à nouveau sur la page, dont deux de l’attaque de l’ours. Du sang, du sang !!!

A nouveau, une petite vignette appelle le lecteur à se rendre sur le site de « 20 minutes ». Mais cette fois, ce n’est plus pour un simple « diaporama« . Non, il s’agit cette fois d’une vidéo : « Visionnez la vidéo : l’agression filmée par un témoin« .

Sur le site, une première vidéo apparaît presque anodine : on y voit la victime allongée à terre, blessée, et l’ours qui évolue à distance. Après quelques paragraphes de texte, une deuxième vidéo… On comprend vite que c’est LA vidéo. On appréciera d’ailleurs à leur juste valeur les précautions prises par « 20 minutes » :

- Sur le cadre de la vidéo, visible avant visionnement, un avertissement : « Cette vidéo contient des scènes pouvant choquer la sensibilité de certaines personnes, notamment des enfants« . Sans doute pour éviter une plainte…

- Pendant la vidéo, le visage de la victime sera en permanence flouté.

- « Nous nous sommes bien sûr assurés que le type était hors de danger » (Le rédacteur en chef de 20 minutes, cité dans le Temps – S’il était mort, les images devenaient-elles subitement inacceptables ?)

Mais la violence de la scène, elle, n’est pas floutée. Elle est terrifiante : l’ours mord, mord et mord encore, la victime se débat, impuissante, sans pouvoir s’échapper. On entend les cris et les interjections des « spectateurs » et on aperçoit une main ensanglantée. Le tout dure 53 secondes. Et ce sont 53 secondes de trop !!!

suisse-canton-berne-bern-5195b dans Sur internetQue 20 minutes revienne sur l’intervention policière, c’est légitime. Eclaircir un événement fait partie des tâches des médias et, celui-ci s’intéressant plus particulièrement (j’ai failli écrire exclusivement) aux faits divers, cela ne doit pas étonner. Mais montrer des scènes d’horreurs réelles n’est pas nécessaire. Cela sert uniquement à flatter les plus bas instincts de voyeur de l’être humain que le sang froid opportuniste du cameraman vient servir. Lui-même, qu’a-t-il pensé au moment de filmer : « Chic alors ? »

Et comme si cette accumulation ne suffisait pas, « 20 minutes » appelle à d’autres témoignages de ce genre : « Vous avez également assisté à la scène? Vous êtes en possession de matériel attestant l’une ou l’autre version? Apportez-nous votre témoignage, vos photos ou vos vidéos, nous le relayerons après les vérifications d’usage. » Du sang, encore du sang !
Et pourtant, à la rédaction, on est conscient du geste. Un message signé « La rédaction » explique :  » La vidéo diffusée sur «20 minutes online» témoigne de la violence de l’attaque. Ces images cruelles justifient la réaction de la police, qui a ouvert le feu sur le plantigrade. » Puis elle justifie son choix : « Notre rédaction a décidé de publier ces images – en prenant soin de respecter l’anonymat de la victime – afin de rappeler l’extrême dangerosité de l’animal et contribuer à mieux éclairer l’opinion de nos internautes. » Comme si le lecteur ignorait qu’un ours était dangereux…. Vous aviez besoin de cette scène d’horreur pour comprendre, vous ? Une fois de plus, la presse gratuite prend le lecteur pour un con !

Au delà de ces justifications, il faut regarder les choses en face : il s’agit d’un calcul purement commercial. C’est aussi un appel au voyeurisme le plus malsain… qui rappelle la devise romaine « du pain et des jeux !« . Ainsi, nous n’avons pas particulièrement progressé depuis 2000 ans : les romains payaient pour un spectacle d’arènes qui est désormais distribué gratuitement.

Et on peut compter sur 20 minutes pour battre le fer tant qu’il est chaud. Si on se réfère au site du journal, on trouve déjà 6 articles sur cette affaire. Dans le numéro de mercredi, le souci va à la santé de l’ours, puis on reparlera de la victime, puis de l’ours, puis de la victime pour tenter de tenir le lectorat en haleine le plus longtemps possible.

Mais le plus grave dans cette affaire, c’est la banalisation de ce voyeurisme de la violence. La porte est maintenant grande ouverte pour qu’on puisse s’attendre tôt ou tard à la suite logique. A quand une vidéo de l’agression d’une vieille dame (pour comprendre les dangers de nos rues !), du viol d’une jeune fille (pour comprendre les déréglements de la sexualité juvénile !) ou un accident mortel avec sang qui gicle (pour comprendre les dangers de la vitesse !) ?

J’observe bien peu de réactions face à ce phénomène médiatique…

Daniel


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7 réponses:

  1. @ pik

    Tout d’abord, je trouve déplacé de voir une « pub » juste avant la diffusion de l’ours « en action ».

    Vous mettez certes le doigt sur une dérive, mais une dérive qui est inévitable. Je suis d’avis en effet que toute information est bonne, que ce soit par l’image ou l’écrit. Il appartient ensuite à chacun de savoir ce qu’il veut voir ou non. Mais je vois d’un très mauvais oeil également d’introduire dans le débat une sorte de critère « d’utilité » ou de moralité.

    Ce n’est certes pas nouveau que ce qui fait vendre, c’est le sexe, les célébrités, la violence et le sang. Mais cela répond à une demande, et depuis toujours. Je préfère nettement cette dérive-là à toutes les autres dérives qui nous « protègeraient » de telles images et qui seraient forcément une restriction contre-productive à la liberté de la presse et des médias en général.

    Cela ne m’empêche pas, tout comme vous, de trouver ça super con. Je suis même étonné de ne pas avoir encore vu un journaliste avoir l’odieuse idée de faire un sondage pour connaître l’avis des lecteurs pour savoir qui de l’ours ou de la victime est le plus responsable… Si je pouvais, moi, voter pour savoir qui est le plus con, j’affirme sans hésiter que c’est bien le lecteur ou le spectateur que de remplir son existence en vivant le frisson de la terreur assis dans son canapé, avec ses cacahuètes sur les genoux et une pizza dans le micro-onde. Mais ça non plus, c’est pas nouveau.

  2. Guillaume Barry écrit:

    @ Daniel

    « J’observe bien peu de réactions face à ce phénomène médiatique? »

    On pourrait rêver, et interpréter le silence des gens décents comme relevant du désir de ne pas en rajouter, de ne pas faire le jeu de ce voyeurisme en le commentant de manière trop détaillée. Mais je craindrais pour une fois de me laisser aller à l’angélisme. A cette réserve près que le désir de décence ne peut être (sup)porté que par des ailes d’anges.

  3. Joe Bar écrit:

    Aujourd’hui, manchette du machin orange sur l’ours… et dans 20 minutes 25 % de stagiaires journalistes en moins………… :D

    ya de l’espoir !

  4. @Ngabo :
    Tiens, c’est juste… la pub, je n’y ai plus pensé.

    Mais ensuite, vous m’inquiétez un peu : vous voyez « d’un mauvais oeil d’introduire le débat (…) ». Mais, le débat, c’est l’essence même de la vie démocratique. Au nom de quoi s’interdirait-on de lancer le débat sur l’opportunité de publier ou montrer telle ou telle chose ??

    Chacun décide ce qu’il veut voir : c’est bien joli, mais c’est une attitude à la Ponce Pilate. Or, les médias jouent un rôle fondamental dans le débat public et une réflexion déontologique est absolument nécessaire. D’ailleurs, les médias la mènent fréquemment, en tout cas beaucoup plus souvent que leurs lecteurs. Je suis d’ailleurs convaincu que la chose a fait débat à « 20 minutes » avant de décider de montrer la vidéo. Ils sont simplement arrivés à une conclusion différente de la mienne.

    Le sang dans les médias, ce n’est pas nouveau, c’est entendu. J’ai assisté la semaine passée à une présentation sur les faits divers (j’y fais allusion ici : http://pikereplik.unblog.fr/2009/11/13/faits-divers/) qui montrait que le passé n’était pas plus sobre en la matière, bien au contraire. Mais l’absence de nouveauté ne fait pas la légitimité (le racisme ou la torture ne sont pas très nouveaux non plus) !

    Selon vous, « toute information est bonne, que ce soit par l’image ou l’écrit ». Soit, alors que penseriez-vous si on pouvait visionner le viol (réel) d’une jeune femme sur le site d’un des journaux ?

  5. François Brutsch écrit:

    Aujourd’hui il y a une photo en Une d’un des tabloïds britanniques (le Daily Express). Cela dit, je suis partagé: contre l’exploitation complaisante du filon bien sûr, mais aussi contre l’information anesthésiée, trop courante en Suisse. Je suis peut-être naïf, mais sur la base de l’info texte seulement je n’imaginais rien de tel, juste une sorte de mêlée… Si cela peut aider le public à prendre aussi des nouvelles de l’homme et pas seulement de l’ours!

  6. @Guillaume Barry :

    Je suis pourtant parfois porté à l’angélisme… ;-) , mais je n’y ai pas pensé. J’aimerais que ce soit ça… à moins que ce soit de l’indifférence pure.

    @François :

    Est-ce qu’il n’y a pas un espace énorme à utiliser entre, d’une part, une information anesthésiée, et d’autre part, une vidéo de « boucherie » complaisamment livrée à tous ? ;-)

    En ce qui me concerne, j’avais imaginé pire avant la vidéo. Mais que gagne-t-on à voir ça ? Et si on gagne quelque chose, est-ce qu’on le gagnerait alors aussi avec des meurtres et des viols ?

    P.S. : Et la contagion gagne… la TSR passe maintenant elle aussi un morceau de la vidéo (avec mention “exclusivité 20minutes”…) : http://www.tsr.ch/tsr/index.html?siteSect=500000&bcid=718845#vid=11540075

    Pas possible de résister à la tentation, n’est-ce pas ?

  7. Le sujet est évoqué dans « Médialogues » d’aujourd’hui : http://podcast.rsr.ch/media/la1ere/medialogues/20091127-des-photos-voyeuristes.mp3

    Lecture d’une partie de mon billet et surtout intervention du rédacteur en chef de « L’illustré ». (Un truc que j’ai adoré : ils ont un peu effacé le sang sur les photos !!!)

    Mais je reste un peu sur ma faim…

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