Piques et répliques – 2

Quelques réflexions critiques sur tout et rien

26
avr 2009
Le français malmené
Posté dans Des mots ! par Dani à 12:39 | 5 réponses »

Dans les médias en général… et dans le 20 minutes du 24 avril en particulier

http://www.20min.ch/ro/news/geneve/story/31335805

 

Ce vendredi 24 avril, le quotidien gratuit « 20 minutes » évoque des « papys criminels » qui se sont fait prendre à la douane. Intrigué, je jette un coup d’oeil et je découvre que les personnes en question sont accusées d’escroquerie, de faux dans les titres et de falsification de documents, ce qui n’en fait pas des « criminels« , mais bien des « délinquants« . Voici un bon exemple du laisser-aller croissant des médias en matière de vocabulaire…

Ce n’est peut-être qu’une impression, mais il me semble que les journaux et les médias comme la télévision et la radio donnent aujourd’hui moins d’importance à la maîtrise de la langue. Il est bien possible que d’autres compétences aient pris plus d’importance, notamment celles qui ont trait à l’informatique et que cela se paie sur le plan du français. S’il ne s’agissait que de l’augmentation de la fréquence des fautes d’orthographe, ce serait un peu moins grave, mais c’est bien le vocabulaire qui est touché ici de plein fouet. On rencontre de plus en plus de confusions au sens étymologique du terme : deux mots ou deux concepts se retrouvent fondus ensemble dans un seul ou deux mots différents sont utilisés comme des synonymes qu’ils ne sont pas.

D’ailleurs, la tendance à confondre les notions et les concepts est un des aspects du fameux novlangue de George Orwell et ses effets sont précisément censés handicaper la pensée. Le simplisme de pensée qu’entraîne une forte tendance à jeter trop de mots dans un même grand seau conduit à une pensée en noir et blanc, sans nuances et les mots ont de plus en plus tendance à agir uniquement comme des révélateurs d’émotions positives ou négatives. Ce n’est heureusement pas (encore ?) une tendance hégémonique, mais on peut tout de même remarquer que cette négligence à l’égard de la clarté et de la précision du vocabulaire accompagne de plus en plus souvent la tendance d’une certaine presse à transmettre des informations de plus en plus courtes, de plus en plus émotionnelles et de plus en plus vides de sens. Je me propose donc ici de mettre en évidence certaines de ces confusions.

Ainsi, on titre sur les chiffres de la criminalité (les crimes) indifféremment de ceux de la délinquance (les délits). Cela semble d’ailleurs totalement admis et même des spécialistes utilisent les deux termes. Mais quelle perte de nuance dans l’analyse ! D’ailleurs, il s’agit parfois carrément d’erreurs du point de vue des règles de la langues française : lorsqu’on emploie notoire à la place de notable, plastique (la matière) pour plastic (l’explosif), prolifique (qui se reproduit beaucoup, comme les mouches) pour prolixe, inclinaison (comme l’axe terrestre) pour inclination (mouvement affectif).

Dans la catégorie du français malmené, on va encore trouver le mot « émérite » qui désigne trop souvent quelqu’un de méritant alors qu’il devrait désigner celui est retraité de sa spécialité. De même, « conséquent » va trop souvent désigner quelque chose d’une grande importance, tandis que les coupes sombres vont remplacer les coupes claires dans les budgets (une coupe sombre, c’est quand les forestiers n’abattent que quelques arbres). Et tout cela sans parler des anglicismes inutiles comme « impacter » ou « efficience« , toutes les choses qui « s’avèrent fausse » (!), les journalistes qui « démarrent une émission » (alors que ce verbe est intransitif) et tout ce qui est « au niveau de » alors qu’il n’est nulle part question de niveau… Mais je m’égare !
Les confusions dans les termes vont être particulièrement fréquentes dans un cas particulier : lorsqu’on confond une qualité ou une situation avec une doctrine ou une idéologie. L’exemple le plus classique, c’est l’éternelle confusion entre islam et islamisme. Mais combien de fois a-t-on entendu parler du « parti écologique » (écologiste !) ? Et il en va de même de la différence entre des nouvelles alarmantes et l’alarmisme, entre l’isolement et l’isolationnisme, entre la xénophobie (la peur ou le rejet de l’étranger) et le racisme (une doctrine qui postule l’inégalité des groupes humains). Dans ce domaine en particulier, les dégâts peuvent être grands sur la capacité à penser…

Et on pourrait allonger la liste que j’avais commencée il y a quelques mois : on demande des cours de « civisme« , alors qu’il s’agit d’une vertu et que ce sont des cours d’instruction civique qui sont en fait demandés. Parfois, on a aussi l’impression que le quidam souhaite « péter plus haut que son cul » en utilisant des termes qui font « plus sérieux » : d’aucuns vous diront « sociétal » pour « social » ou « expliciter » pour « expliquer« , parce que des mots comme social et expliquer semblent par trop banals. Et on parle de « concept » (terme qui désigne une représentation abstraite) pour évoquer la « conception » bien concrète d’un projet. Et on en profite au passage pour perdre du sens.

Il ne s’agit donc pas ici de stigmatiser presque rituellement une baisse du niveau de français. Non, le problème, c’est la perte de sens. Lorsqu’on en vient à confondre compromis et consensus, on finit par dire et comprendre tout autre chose que ce dont il était question. Or, on est en droit d’attendre des médias une participation à l’élévation du citoyen. Si on espère que l’école fasse le boulot toute seule, complètement à contre-courant des autres tendances de la société, on pourra continuer à se lamenter sans espoir… A quand le réveil ?

Daniel


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5 réponses:

  1. Pour une fois, je ne suis pas tout à fait d’accord avec vous :
    http://www.mediadico.com/dictionnaire/definition/crime/1
    Un crime est une action répréhensible. Traverser en dehors des clous est donc un crime. Par contre, là où je suis d’accord, c’est que quand les journaux parlent d’ »augmentation de la criminalité », on ne sait jamais trop ce qui est inclus là dedans. Je me souviens d’un parti politique biennois qui avait présenté son « plan d’action contre la criminalité » dont un des points principaux était la lutte contre les tags…

  2. Bonjour Raph,

    Je comprends votre réaction mais je privilégie mon bon vieux « Robert » à tous les dictionnaires en ligne. Voici les définitions qu’il me propose :

    - Manquement très grave à la morale, à la loi
    - Infraction que les lois punissent d’une peine afflictive ou infamante
    - Assassinat, meurtre

    Il s’ensuit que la gravité d’un meurtre est sans conteste supérieure à celle d’un délit. Au surplus, je dois préciser que je me réfère aussi à l’acception du terme que fait le code pénal suisse qui classe les infractions en fonction décroissante de leur gravité comme crimes, délits et contraventions.

    Et comme vous le remarquez, cela clarifie les discussions, par ex. dans le cas des tags… ;-)

  3. Daniel Fattore écrit:

    « Efficience » est certes critiqué, mais dans certains contextes, il a un sens légèrement différent de « efficacité »: l’efficacité consiste à faire les bonnes choses (do the right things), et l’efficience consiste à les faire bien (do the things right). Je doute que tous les journalistes fassent cette distinction, mais il convient de rappeler qu’elle existe.

    Par ailleurs, je me suis toujours demandé si les formations de journaliste incluent des cours de français (langue, orthographe, etc.) Parfois, force est de constater, avec vous, qu’il y aurait du boulot!

  4. Intéressant, la différence entre efficacité et efficience : si elle existe bel et bien, alors il peut être utile d’utiliser les deux mots à propos. A quels contextes faites-vous allusion ?

    Le Robert, quant à lui, ne fait aucune différence, donne la même définition et les considère comme synonymes.

  5. Daniel Fattore écrit:

    C’est une distinction qu’on fait volontiers en management, par exemple, où il convient que les ressources, rares par définition, soient employées au mieux. Et qu’elles soient les bonnes, bien sûr…

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