Piques et répliques – 2

Quelques réflexions critiques sur tout et rien

7
fév 2009
Difficile de contrer les slogans…
Posté dans Propagande par Dani à 7:18 | 8 réponses »

Dans la plupart de nos journaux ces derniers jours…

Les quotidiens parus ces derniers jours ont vu fleurir parmi leurs annonces publicitaires un appel à voter « Non » lors de la votation sur la libre circulation des personnes. Cette annonce est particulièrement frappante parce qu’elle affiche un tableau comparant les taux de chômage des suisses, des allemands et des portugais résidant en Suisse et que celui-ci serait censé achever de nous convaincre : +89 % pour les portugais et +50 % pour les allemands !
Le mieux est de lire l’annonce en question :

annonce.jpg

 

Comme à l’ordinaire lorsque des statistiques sont utilisées dans l’argumentaire politique, seuls quelques chiffres sont isolés de leur contexte pour mieux servir une cause particulière. Le principal parti impliqué dans la campagne contre l’accord bilatéral est d’ailleurs coutumier du fait : les chiffres sont toujours soigneusement découpés comme il se doit pour mettre en évidence une évolution supposée et les dates de début et de fin des séries sont sélectionnées pour soutenir la démonstration. Ici, pourquoi seulement les chiffres de septembre 2008 à décembre 2008 (et rien avant) ? Pourquoi seulement les portugais et les allemands ? Pourquoi une comparaison entre « les étrangers parmi les chômeurs » et « les étrangers dans la population totale » et pas dans la population active où ils sont proportionnellement plus nombreux ?

Je ne vais pas décortiquer complètement ces chiffres : quelqu’un l’a déjà fort bien fait dans l’édition du 7 février de « La Liberté » de Fribourg (Gérard Tinguely) et je vous soumets donc ci-dessous quelques unes de ses analyses :

« Ainsi, de septembre à décembre, le chômage des Suisses a crû de 17%, celui des Allemands de 50% et celui des Portugais de 89%. Mais cela ne signifie pas que l’affirmation «libre circulation = chômage» soit pertinente. Au contraire, vu sur une plus longue période, c’est l’emploi qui a prospéré. Parmi les 15 anciens membres de l’UE, les ressortissants allemands et portugais sont bien ceux qui ont le plus profité de la libre circulation depuis un an et demi. La haute conjoncture a suscité un appel d’air qui a permis à l’économie suisse, notamment ses industries d’exportation, de créer 250 000 nouveaux postes. Cela n’aurait pas été possible sans cette main-d’oeuvre. Et ce n’est pas étonnant, la baisse des commandes venue, qu’elle soit frappée en premier. »

« Par ailleurs, un accroissement de 50% et de 89% du nombre de chômeurs étrangers, si impressionnant soit-il, ne dit pas tout. D’abord, il se réfère aux quatre mois de la fin 2008, une période qui a été la plus marquée par la crise financière et économique. Ensuite, ces pourcentages laissent imaginer de gros bataillons. Ce qui n’est pas nécessairement le cas: on peut ainsi obtenir 50% d’augmentation en passant de 300 à 450 chômeurs allemands. »

« Là où le bât blesse le plus, c’est avec le pourcentage de 89% concernant les Portugais. Chacun sait qu’ils sont principalement occupés dans la construction, le génie civil et l’hôtellerie-restauration. Et qu’ils passent souvent par du chômage dû aux conditions hivernales. Or la publicité des opposants passe sous silence ce facteur saisonnier qui les obligerait à réduire de plus de moitié leur pourcentage. Ainsi, pour le seul mois de décembre 2008, le chômage total a augmenté de 10,3%. Mais corrigée des facteurs saisonniers, l’augmentation n’est plus que de 4,2%. Dans la construction, le chômage a par contre bondi de 53,4% au 12e mois. »

« En fait, l’interprétation des statistiques dépend des lunettes que l’on chausse et du moment de l’observation. Pour la première fois depuis 2003, le chômage a été à nouveau plus élevé à la fin qu’au début de l’année. Mais l’examen du premier semestre 2008 aurait encore montré un recul de 20.000 chômeurs! »

Une fois de plus, on constate qu’on peut faire dire beaucoup de choses aux statistiques, en tout cas si le lecteur est disposé à croire sans examiner plus à fond les allégations. J’ai d’ailleurs à plusieurs reprises relevé ce fait sur ce blog avec des exemples tout à fait concrets (dans cette même catégories « Des statistiques« ). Mais ce qui me frappe davantage dans la confrontation de cette annonce payante avec les réponses réfléchies de Gérard Tinguely, c’est à quel point il est facile de lancer « sur le marché » des chiffres isolés au service d’une thèse simpliste et à quel point il est difficile de contrer cette argumentation. Il faut beaucoup plus de lignes pour démonter les slogans ravageurs que pour les lancer. Combien de personnes auront lu et compris l’annonce ? Combien de personnes auront remarqué et lu l’article de « La Liberté » (également publié par « Le Courrier ») ? Combien de personnes se seront données la peine de la confronter les deux « informations » ?

La démocratie directe a cela de difficile qu’elle suppose le citoyen « capable » d’entrer dans des démarches intellectuelles peu aisées sur des accords internationaux, des lois fiscales, des systèmes de retraite et des argumentations juridiques ou économiques. On aimerait se convaincre que cette supposition est parfaitement réaliste… Lancer des slogans grâce à l’aide de publicitaires aguerris risque pourtant de rester souvent plus efficace que d’argumenter patiemment.

En attendant, cette annonce des derniers jours de campagne montre bien que l’opposition aux accords n’est pas qu’une fronde contre un soi-disant « paquet » ou contre l’extension à la Roumanie et la Bulgarie des accords. Ici, c’est bien la libre circulation des portugais et des allemands qui est mise en exergue, soit les accords dans leur acception première. Il faudra s’en souvenir à l’heure de l’analyse des résultats.

Daniel


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8 réponses:

  1. « La démocratie directe a cela de difficile qu’elle suppose le citoyen ?capable? d’entrer dans des démarches intellectuelles peu aisées sur des accords internationaux, des lois fiscales, des systèmes de retraite et des argumentations juridiques ou économiques. On aimerait se convaincre que cette supposition est parfaitement réaliste? »

    Je ne sais pas pourquoi, mais je me sens mal à l’aise à la lecture de ce passage… J’ai comme l’impression que pour vous, ceux qui n’ont pas rédigé une thèse de doctorat sur le sujet, sont des gros **** à qui il faudrait retirer le droit de vote parce qu’ils sont influencés par le premier slogan venu… mouais ;)

    Vous savez, même si nous n’avons pas des titres de professeur d’une université cotée, il reste quand même que nous partageons avec la société qui nous entoure, que si nous ne connaissons pas tous ces savantes statistiques, nous connaissons au moins une partie des gens qui la composent et que nous sommes capables de comprendre les ficelles de raisonnement simplistes pour la simple et bonne raison que nous vivons concrètement dans la complexité de ce monde :)
    ;)

  2. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, SVP !!! ;-) (même si je peux comprendre pourquoi….)

    Ce passage est en effet destiné à mettre mal à l’aise, mais pas pour les raisons que vous évoquez. En effet, la démocratie suppose un effort, celui d’entrer dans les sujets (lire les informations, se documenter, réfléchir et discuter) pour tenter d’y répondre de manière raisonnable. Tout le contraire de ce qui s’est passé en janvier 1933 en Allemagne, par exemple…

    Aucun rapport donc avec le fait de rédiger une « thèse de doctorat ». Je n’ai personnellement pas rédigé de thèse de doctorat et je suis comme bien d’autres de mes concitoyens souvent très perplexes face à certaines votations complexes. Par contre, je m’efforce de comprendre et quand j’ai l’impression de ne pas être capable de décider, je vote blanc !!!

    J’ai aussi rencontré des titulaires de doctorat incapables de dégager le sens d’une votation et disant des énormités (expérience réellement vécue !).

    Mais je trouve qu’il ne faut pas « cacher la merde au chat ». Les votations sont (trop) souvent menées à la manière de campagnes publicitaires dont le but est d’emporter la décision à coup d’émotions. Seuls ceux qui vont se donner la peine d’y résister seront capables d’effectuer leur devoir de citoyen de façon rationnelle. Parmi eux, vous aurez des ouvriers, des employés, des chômeurs, des cadres, des enseignants, des journalistes ou des titulaires de doctorat ! Là n’est pas la question et ce n’est pas le « titre » qui fait la compétence, je le vois tous les jours !
    Mais faire semblant que tout va bien et ne jamais évoquer cette question ne fera pas avancer la démocratie, bien au contraire. Est-ce que vous refusez de voir ce qui se passe avec l’irruption du Marketing en politique ? Le risque est pourtant bien réel…

    Il est en fait très probable que les citoyens soient aujourd’hui sensiblement plus capables que par le passé. En ce sens, la démocratie progresse. Mais il y a encore beaucoup de chemin à faire !!!

    P.S. : j’allais oublier. Jamais je n’imaginerais de sélectionner les votants. Ma conclusion est plutôt qu’il faut donner plus d’importance à la formation des citoyens aujourd’hui largement insuffisante.

  3. Je raisonne beaucoup plus simplement que vous :

    1) j’ai confiance dans l’administration qui rédige ou négocie les projets

    2) j’ai confiance dans nos représentants élus démocratiquement

    3) j’ai confiance dans la presse dont le rôle est de nous informer

    4) j’ai confiance dans mon jugement

    Il en résulte que je n’ai pas à connaître la moindre virgule d’un projet, confiant que je suis que 1) ne cherche pas à m’entourlouper, que 2) a lu et s’est posé les questions principales avant de voter le projet et que 3) m’informe des principaux problèmes litigieux.

    Il me reste donc plus qu’à utiliser mon jugement et décider en mon âme et conscience si j’adhère aux fondements (et non à toutes les virgules) du projet mis en votation. C’est cela à mon avis la démocratie semi-directe…

    Après, et aujourd’hui en est encore la preuve, ce n’est pas des affiches ou des slogans qui m’influenceront… parce que la situation réelle de l’écrasante majorité de ces projets a un impact que je mesure quotidiennement…

    PS: à mon sens, votre raisonnement devant me conduire à faire comme vous et voter « blanc » quand un projet est censé dépasser mes capacités dénote uniquement les doutes que vous avez pour l’une des 4 catégories précitées (voire pour plusieurs d’entre elles) … ;)

  4. A nouveau, vous m’emmenez là où je ne vais pas !

    Je ne parle pas de maîtriser chaque détail technique d’un projet, mais les enjeux. Et il peut tout à fait arriver à tout un chacun (s’il est honnête) d’hésiter sur les enjeux (qui ne sont de loin pas toujours simples !). Il s’agit souvent, très souvent, d’un pari sur l’avenir et l’avenir est par définition inconnu.

    Sur ce point, nous sommes apparemment d’accord (la décision en âme et conscience sur les grandes lignes), même si vous semblez souhaiter être en désaccord avec moi.

    Par contre, si vous êtes capable de « mesurer quotidiennement l’impact des votations », vous m’impressionnez. Voyez-vous, je n’aurais personnellement jamais la prétention d’affirmer une telle maîtrise ! Quant à la question de la confiance par principe, c’est là un point que je ne partage pas. Si on raisonne comme vous, on peut tout aussi bien se passer des institutions de la démocratie directe et faire confiance aux autorités élues. C’est un point de vue très répandu dans les pays voisins et qui est tout à fait légitime. Mais en Suisse, c’est un peu différent : on postule le droit au désaccord entre la population et les élites !

    Vous pouvez donc constater que mes doutes ne se cantonnent pas à une des catégories, un peuple auquel je serais censé ne pas faire confiance, selon l’image que vous tentez de me coller. Je dirais pourtant que c’est votre position qui est la moins favorable à la 4ème catégorie (la population) !

    Mais si vous estimez être totalement à l’abri des « émotions » que peut véhiculer le marketing politique, c’est fort bien. A nouveau, c’est une prétention à laquelle j’essaie d’échapper.

    (tiens, vous ne parlez plus des titulaires de doctorat ?)

  5. pour reprendre les points énnoncés par soe,

    1) est la conséquence direct de 2) si mauvais travail il y a, c’est que de mauvaises personnes y sont (ensuite, il faut *juste* définir ce qu’est un mauvais travail)

    2) c’est par ce que qq est élu démocratiquement qu’il est forcément honnete…

    3) le point énoncé ici est une énormité !!! comment peux-tu honnetment dire ceci quand on lit les articles du MB, du 20M et autre Matin orange… manipulation de chiffres, points de vues biaisés…travaillant dans la pub, je suis bien placé pour dire que les journeaux ne sont pas là pour informer, mais pour transmettre les communiqués de presse… sur médialogue d’il y a qq semaines, qq disait « le métier de journalisme se fait tuer par celui de communiquant »…

    4) Je rejoints tout à fait ce point… mais uniquement si vous n’avez pas eu affaire au point 3)….

  6. Silvano écrit:

    Ben alors…..
    Croire que 1) l’administration travaille objectivement, sans influence des lobbys, que 2) le parlement ne représente pas des intérêts particuliers (assurance maladie, par ex.) et rend des décisions favorables à l’intérêt général, que 3) la presse rend compte honnêtement et objectivement des faits, et sans se remplir d’annonces innomables et que 4) le simple citoyen peut se fier aux trois premiers… c’est faire preuve d’une naïveté assez extraordinaire !!!!

  7. « Quant à la question de la confiance par principe, c?est là un point que je ne partage pas. Si on raisonne comme vous, on peut tout aussi bien se passer des institutions de la démocratie directe et faire confiance aux autorités élues. »

    On rebloque là.

    Vous partez du principe que parce que j’ai confiance, je ne peux pas être en désaccord. Cela est naturellement faux. C’est justement parce que j’ai confiance en nos institutions que je peux exprimer mon désaccord. Sinon, je voterais pour de simples considérations politiciennes et finirais vraisemblablement par m’abstenir par principe (tout est pourri, c’est couru d’avance, tout est décidé dans des lobbies, etc) ;)

  8. Je suis d’accord avec : confiance dans les institutions, mais marquer ses désaccords.
    Là où ma confiance n’est pas automatique, c’est envers les gens qui peuplent les institutions. Parce qu’ils sont comme vous et moi, faillibles, intéressés, étourdis, limités, etc. Donc, je me fais moi-même une opinion sur les différents points, j’y tiens.

    Probalement que sur les points qui précèdent, nous devrions nous mettre d’accord.

    Mais je dois avouer mes doutes sur la capacité de tout un chacun de saisir les enjeux. C’est ce que j’ai dit au départ et c’est tout. Je me base pour dire cela sur des expériences quotidiennes, sur la lectures des commentaires sur internet (blogs et journaux) et aussi accessoirement sur une étude intéressante qui avait été réalisée par la revue « Solidaire » dans les années 80 et qui était particulièrement édifiante (elle consistait à demander à des gens sortant du bureau de vote d’expliquer les enjeux, justement).

    Mais il y a nul mépris particulier là-dedans (contrairement à ce que vous avez imaginé au départ). Il y a juste que je pense que nous devons dépasser la « langue de bois démocratique » qui veut faire semblant que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Je préfère personnellement devoir affronter le « paradoxe démocratique » ! Et je plaide pour un effort plus soutenu de formation du citoyen (j’y suis d’ailleurs occupé quotidiennement !).

    C’est tout ! ;-) et re- ;-)

    (Soe, nous ne nous connaissons pas, apparemment. Je pense que si vous me connaissiez, vous n’auriez pas les doutes que vous avez quant à ma vision des choses…)

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