Mise en scène politique sur la TSR : Blocher et les autres
Emission « Classe politique » du 1er décembre 2008 – Conseil fédéral : le retour en fanfare de l’UDC
http://www.tsr.ch/tsr/index.html?siteSect=500000&channel=emission#program=167612;vid=10039382
Une émission politique consacrée à l’élection complémentaire au Conseil fédéral, animée par Alain Rebetez (un journaliste d’habitude très clair pour évoquer les enjeux) et avec la présence des présidents des 5 grands partis politiques (vice-président dans le cas de l’UDC, le débat se tenait en français…) ainsi que celle de « l’inévitable » (!) Christoph Blocher. A priori, de quoi se dire qu’il va se passer des choses (intéressantes). Il ne restait plus qu’à céder à la tentation et à visionner.
Premier étonnement : Christoph Blocher est confortablement assis dans un fauteuil à bonne distance des autres intervenants, qui sont eux debouts derrière de petits pupitres. L’image de fond représente le palais fédéral. Etre assis n’est pas le seul privilège de Blocher, puisqu’il aura aussi la parole en premier pendant une dizaine de minutes. Cette interview se déroule uniquement entre Alain Rebetez et Christoph Blocher, sans interventions (ni interruptions) de la part des autres participants. Le dernier cité ne fait aucune révélation surprenante : il est « le plus capable« , il a tout fait très bien et ne va pas se remettre en question, certainement pas. Bref, la rengaine habituelle.
L’éventuel retour de l’UDC au gouvernement pourrait être prétexte à des débats sur le contenu politique de ce retour, sur la collaboration avec les autres partis gouvernementaux, sur les priorités… mais non, la discussion commence très vite à s’enliser en tournant autour du pot des motivations de Christoph Blocher et de questions de stratégie électorale. Plusieurs des présidents invités tentent de faire valoir que cette discussion est « bidon » et qu’on pourrait passer à autre chose, mais ils ne semblent pas entendus. Pendant ce temps, on entend régulièrement le leader de l’UDC grommeler ou faire des remarques. Lorsque Ueli Leuenberger (Verts) tente de revenir au débat de fond, l’animateur du débat se dépêche de l’amener sur le « groupe 13« * qui tenterait de trouver une autre solution que Maurer ou Blocher. Le fond, c’est embêtant…. les combines, c’est tellement plus rigolo !
Christoph Blocher également, à sa manière, tente de revenir vers des questions de fond, la représentation des 30 % d’électeurs UDC ou le programme du parti, mais on le ramène également illico presto sur le « groupe 13« *. Finalement, les présidents finissent par réussir à amener progressivement un débat de fond (ils ont bien du mérite !) quand Alain Rebetez les coupe brutalement pour passer à tout autre chose. Il s’approche alors d’une autre invitée, la comédienne Anne Bisang pour évoquer avec elle le « théâtre politique« . Celle-ci lui répond donc sur les rôles des personnes qu’elle a observé depuis le début, un Pelli instituteur ou patriarche qui tente d’amener un peu de sérénité ou un Rime (UDC) en victime, ainsi qu’un Blocher comme personnage de vaudeville qui arrive par la porte de derrière… ça, c’est de la politique.
Nous sommes à mi-émission. Le temps de changer de sujet et de passer un petit reportage (qui à mon avis, n’apporte pas grand chose au débat). Le thème est désormais la votation du 8 février 2009 sur la prolongation des 7 accords bilatéraux de 2002 et l’extension de la libre circulation à la Roumanie et la Bulgarie. A qui passe-t-on la parole en premier ? Oui, vous avez deviné juste : à Christoph Blocher, installé comme un seigneur dans son fauteuil.
Puis s’ensuit un débat entre les présidents de parti qui tentent de clarifier certains des aspects des cette votation. Tous les cinq, sans exception, adoptent des attitudes respectueuses et ne tombent pas dans les invectives faciles. Pendant la discussion, Christoph Blocher intervient quand il le souhaite en interrompant les intervenants et en lançant des remarques en ricanant.

L’animateur du débat fait également appel à lui à certains moments, ce qui permet une fois de plus d’admirer sa capacité à ne pas débattre. Ainsi, lorsqu’il est questionné sur l’argent qu’il est susceptible d’investir dans la campagne sur les accords bilatéraux, il répond sur l’ouverture des frontières de la Grande-Bretagne vis-à-vis des pays de l’est. Lorsqu’on évoque les roumains, il réussit une « multi-confusion » exemplaire, en évoquant des Roms « qui n’ont pas de maison et qu’on ne peut donc pas renvoyer à la maison » : il mélange dans son intervention tout à la fois les Roms et les Roumains, les accords de Schengen et la libre-circulation et le 10 % de Roms nomades avec la grande majorité qui ne l’est pas. Pendant que les autres intervenants parlent, c’est souvent Blocher qui est filmé en gros plan, commentant par ses mimiques et sourires les interventions des autres.
Comme si cela ne suffisait pas, l’animateur annonce la dernière phase de l’émission par la question : « assistez-vous au dernier tout de piste de Blocher ? » Levrat s’engouffre pour exprimer sa pitié et Fulvio Pelli nous sauve d’un moment pitoyable en revenant sur les accords de libre circulation. L’émission se termine finalement par une brève interview d’Anne Bisang sur le « théâtre politique« . Celle-ci va quelque peu sauver la fin de l’émission en posant clairement un élément crucial du problème, en dénonçant une UDC qui va déverser des sommes d’argent très importantes pour matraquer les citoyens avec la peur de certains étrangers, en particulier les Roms. Elle conclut par une invite à Blocher à se consacrer à l’avenir plutôt au théâtre dans des « One-man show« .
Quel bilan tirer d’une émission pareille ? Tout était réuni pour un débat vif et intéressant, en vue d’une élection importante et d’une votation cruciale. Et on est tombé dans une variante télévisuelle du « théâtre guignol ». Pourtant, les présidents de partis invités ont honnêtement tout tenté pour que le débat ait effectivement lieu. A plusieurs reprises, ils se sont efforcés de faire revenir le débat à un peu de hauteur et sur des questions fondamentales. Mais c’est la forme d’une émission saucissonnée par tranches, de priorités spectaculaires de la chaîne de télévision et des pratiques de l’animateur (dont j’attendais autre chose, vraiment !) qui ont fait de ce débat une nouvelle occasion de décrédibiliser la politique. Ce débat est à mon avis exemplaire : il montre que les politiques sont prêts à discuter, mais que les médias sont capables de transformer cette interaction en mauvais théâtre de boulevard. Les journalistes pourront ensuite toujours gloser sur la politique-spectacle…
Et pourquoi donc avoir amené Christoph Blocher sur ce plateau ? Pourquoi jouer le jeu de cette candidature dont tout le monde (y compris lui) a dit lors du débat qu’elle n’aboutirait pas à une élection ? Pourquoi lui avoir accordé ce rôle de censeur ? Cet homme est un ex-conseiller fédéral et n’a plus rien à apporter à ce type de débat. Ou alors il aurait fallu inviter tous les candidats déclarés, soit aussi Ueli Maurer et Luc Recordon.
Une émission destinée à montrer une politique aussi grand-guignolesque que possible et une tribune pour un « has been ». La TSR n’a-t-elle vraiment rien de mieux à proposer ? Dans toute cette histoire, c’est en définitive le citoyen qu’on prend pour un con !
Dani
* »groupe 13″ : groupe informel des politiciens radicaux, PDC, verts et socialistes qui réfléchissent aux possibilités gouvernementales sans les blochériens.








