Piques et répliques – 2

Quelques réflexions critiques sur tout et rien

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Archive pour le 14 septembre, 2008


Journaux gratuits : vraiment mauvais ?

14 septembre, 2008
Divers | 12 réponses »

Lors de l’émission « Médialogues » sur RSR 1, interview de Grégoire Corthay, responsable de la rubrique économie au Matin bleu, qui réagit aux critiques contre la qualité rédactionnelle des quotidiens gratuits (12 septembre 2008)

http://podcast.rsr.ch/media/la1ere/medialogues/20080912-journaliste-dans-un-gratuit.mp3 ( dès 5.08)

Suite à l’interview de Thierry Herman lors de l’émission Medialogues sur les journaux gratuits, c’est au tour d’un représentant de ceux-ci de venir répondre au micro d’Alain Maillard. Le responsable de la rubrique économique du Matin bleu tente de défendre la qualité de sa production, suite aux études critiques effectuées par Thierry Herman et ses étudiants. Je reprends ici une à une ses réponses (questions d’Alain Maillard en gras et réponses de Grégoire Corthay en italique) et je les commente.

Est-ce que ces études sont à côté de la plaque ?Elles sont très théoriques, très universitaires (…) et apparemment les étudiants n’ont pas mis les pieds dans une des deux rédactions.

Procédé assez typique de la mauvaise foi : la disqualification de l’autre. Rien de tel que la bonne vieille démagogie populiste consistant à dénigrer tout ce qui provient d’une université en le qualifiant de « trop théorique« . Et un autre argument du même tonneau : ils ne sont pas venus… Comme si le fait d’être reçu au sein de la rédaction permettait une étude plus sérieuse et plus fiable que d’analyser rigoureusement un journal sur une certaine durée. C’est Grégoire Corthay qui est ici « à côté de la plaque« .

Mais ils jugent au fond le résultat, ce qu’on peut lire dans le journal. - Les gratuits sont un produit, ils s’adressent à une grande frange de la population, le deal est clair avec ses lecteurs, on a mis de côté l’aspect « on va vous expliquer comment il faut réfléchir », nous on se contente de sélectionner les informations, de faire un vrai travail journalistique parce que tous les gens qui bossent dans ce journal sont des journalistes confirmés et ensuite libre au lecteur de se faire sa propre opinion (…), tant les lecteurs que les électeurs ne sont pas des imbéciles et ils peuvent très bien réfléchir par eux-mêmes. On est pas obligé en tant que journaliste de leur dire « nous on sait et on va vous expliquer ».

Beaucoup de choses. Dès le départ, « les gratuits sont un produit« , ce qui dit presque tout ! De plus, l’argument du nombre est glissé subrepticement (« une grande frange de la population« ) : comme si le nombre faisait la qualité…

Mais surtout une nouvelle tentative de manipulation : qui a dit qu’il fallait expliquer aux lecteurs ce qu’ils devaient penser ? Là n’est pas du tout la question, et les journaux de meilleure qualité ne prétendent pas spécialement dire aux gens comment ils doivent réfléchir : il s’agit là d’un reproche totalement infondé de la part de Grégoire Corthay. Même si ses concurrents payants se permettent quelques commentaires, ce qu’ils font vraiment différemment des gratuits, c’est de tenter de donner de l’information « tout court ». La critique porte donc bien sur le contenu informatif des journaux gratuits, mais ce responsable s’efforce de faire dévier la question vers les commentaires et les éditoriaux. Malhonnête…

Ensuite, deux autres procédés discutables viennent compléter cette « offensive ». Un petit argument d’autorité pour la route : « ce sont des journalistes confirmés« . Et alors ? Ce ne sont tout de même pas les diplômes qui font la qualité du travail… ou alors il se contredit, car il devrait lui-même accepter de conférer une grande autorité d’analyse aux universitaires qu’il brocardait juste avant !

Et enfin, une forme « d’appel au peuple » à travers « les lecteurs ne sont pas des imbéciles« . Personne n’a dit cela, et c’est à nouveau une manoeuvre démagogique de diversion…

Si les sujets sont plutôt choisis en fonction de ce qui peut séduire ou attirer les lecteurs et non en fonction de ce que les journalistes jugent le plus important, ça ne veut pas dire selon vous que l’on ne fait pas du journalisme ?C’est un angle qui est différent, c’est un format qui est différent, c’est un ton qui est aussi différent, mais qui implique derrière un énorme travail et encore une fois, les gens qui bossent dans ces journaux sont des journalistes, des gens qui viennent de « Bilan », de « 24 heures » (…)

Au moins, on aura compris que ces journaux sont « différents ». Mais dans cette réponse, pour bien attester qu’il s’agit de journalisme, il n’y a que le traditionnel argument d’autorité : ce sont des journalistes (certifiés, diplômés, expérimentés, etc.). Mais à nouveau, cela ne démontre rien. Il existe bien de mauvais cuisiniers.

Et le fait que ce soient des formats courts, cela ne veut pas dire qu’il y a moins de boulot ? - Il n’y a pas moins de boulot, au contraire, parce que (…) on doit synthétiser, plus que faire du superficiel, on doit faire de l’essentiel, on fait autant de téléphones qu’un journaliste classique (…).

En effet, il n’y a probablement pas moins de boulot. Mais ce n’est pas du tout le même : entre compléter son information et faire en sorte que le lecteur ait une information vérifiée, nuancée et détaillée ou faire un court « résumé » d’une dépêche (comme à l’école (!) – probablement ce qu’il nomme plus haut « un bref travail journalistique« ), il y a une sacrée différence.

Mais donc ce n’est pas plus superficiel parce que c’est plus court ?C’est moins en profondeur et nous on est conscients que des gens qui veulent en savoir plus (…) il y a internet qui est un merveilleux outil pour cela (…).

Question facile pourtant, mais réponse évasive : plus « superficiel », cela signifie justement « moins en profondeur ». Voilà au moins qui est clair. Mais renvoyer les lecteurs à « internet », outil vaste où on peut trouver le pire comme le meilleur, est une forme de démission assumée en matière de travail journalistique informatif.

(Une presse gratuite)… mais qui ne se suffit pas en elle-même si je vous comprends bien ? - Elle se suffit en elle-même pour avoir un tour d’horizon des informations, mais si on veut en avoir plus, on peut toujours l’avoir par d’autres canaux.

Coincé ! Difficile de devoir dire à la fois qu’il « faut aller chercher des informations ailleurs » (dans Le Temps ou sur internet), puis de dire que cette presse « se suffit en elle-même« . Notre champion du grand écart essaie quand même… Quelle vacuité et quel manque d’ambition à la fois : il faudrait pourtant bien admettre ici que les journaux gratuits ne font que repérer parmi une avalanche de dépêches d’agences ce qui semblera suffisamment anecdotique ou exotique pour figurer dans leurs pages.

(…)

On sait que les journaux payants reculent et que c’est dû en partie à l’apparition des journaux gratuits. Il n’y a pas chez vous le sentiment que vous contribuez au fond à la détérioration des conditions d’existence de la presse payante ? - Pas vraiment, j’ai le sentiment qu’on a donné un grand coup de pied dans la fourmilière en octobre 2005 et depuis et que c’est un peu aux autres de se réveiller (…). Je voudrais juste encore ajouter qu’on nous fait souvent la remarque comme quoi on fait pas de commentaire, on laisse pas de place à la politique internationale ou des sujets plus sérieux. Pourtant, mardi, on aura Dieudonné qui va donner son avis sur tout le journal (…) donc une personnalité boycottée qui va venir donner son petit grain de sel et qui sera le rédacteur en chef du jour (…).

Là, je vais pouvoir commencer par être un petit peu d’accord. En effet, il s’agit d’un beau coup de pied dans la fourmilière. Si les autres journaux ne sont pas à la hauteur pour proposer une information véritablement de qualité, ils ne pourront pas résister à la tentation du gratuit chez le lecteur. En effet, pourquoi payer pour avoir « un peu plus » que ce que proposent les gratuits ?

Mais il faut aussi ajouter ici, et sans hésitation : si « 20 minutes » et « Le Matin bleu » étaient payants, personne ou presque ne les achèterait. C’est une sorte de réflexe, avant d’entrer dans le bus, qui conduit tant de gens à prendre ces journaux. Ce n’est en aucune manière la qualité intrinsèque de ces publications qui leur apporte leur important lectorat. Je les mets d’ailleurs au défi d’essayer de vendre leurs journaux pendant une semaine pour infirmer ou confirmer cette hypothèse !

Et finalement, une affirmation assez extraordinaire. Pour compenser l’absence de commentaires et d’articles sérieux, Grégoire Corthay nous propose la présence d’une « personnalité » comme Dieudonné ! En quoi cet humoriste peut-il apporter un supplément de crédibilité à ce journal ? Dans ces conditions, pourquoi ne pas inviter une chanteuse pop pour les informations scientifiques, un footballeur pour la page économique et un acteur de cinéma pour commenter la politique suisse ?

Non, décidément, suite cette intervention, je ne résiste plus à proposer quelques éléments d’appréciation personnelle :

1) Les journaux gratuits font très souvent un travail « vite fait, mal fait ».

En se contredisant à peu de jours d’intervalle en ayant voulu trop vite conclure à un échec d’une récolte de signatures : http://pikereplik.unblog.fr/2008/07/07/le-matin-bleu-et-linitiative-anti-4×4-vite-vu-vite-revu/

En traitant un sujet sans aucune vérification, ni documentation : http://pikereplik.unblog.fr/2008/08/27/puces-dans-les-billets-on-nous-dit-rien/

En confondant « décision » et « proposition » : http://pikereplik.unblog.fr/2008/05/19/moritz-leuenberger-et-les-chauffards-futur-et-conditionnel/

2) Les journaux gratuits se sont spécialisés dans l’anecdotique, le détail insignifiant ou les informations sans enjeu.

En évaluant par exemple la politique extérieure à l’aune d’un couvre-chef : http://pikereplik.unblog.fr/2008/08/15/casquette-diplomatique/

En traitant dans leurs pages « Monde » de faits divers et de banalités lointaines: http://pikereplik.unblog.fr/2008/06/26/pour-rire-les-pages-monde-des-journaux-gratuits/

3) Les journaux gratuits se trompent fréquemment et transmettent des informations qui ne tiennent pas debout.

En montant une information de toutes pièces : http://pikereplik.unblog.fr/2008/06/17/suisses-contre-francais-info-montee-de-toutes-pieces/

En interprétant des chiffres sans compétence : http://pikereplik.unblog.fr/2008/08/22/attention-danger-copains-decole/

En racontant parfois vraiment n’importe quoi : http://pikereplik.unblog.fr/2008/05/07/les-breves-du-matin-bleunimporte-quoi/

4) Les journaux gratuits jouent sur la corde des émotions et plus particulièrement sur la peur. Plutôt qu’informer, ils choisissent d’impressionner le lecteur.

En allant chercher les crimes et les horreurs n’importe où dans le monde, pourvu qu’on ait sa dose quotidienne : http://pikereplik.unblog.fr/2008/06/19/dangers-dici-et-de-la-bas-dans-20-minutes/

En anticipant des attentats sans aucune indication crédible : http://pikereplik.unblog.fr/2008/05/16/journaux-faites-nous-peur/

En brodant pendant 2 mois sur la peur de la « fin du monde » : http://pikereplik.unblog.fr/2008/09/12/catastrophe-pas-aujourdhui-demain/

5) Les journaux gratuits pratiquement aussi la désinformation.

En jouant avec les faits et les chiffres pour faire passer des idées fausses : http://pikereplik.unblog.fr/2008/06/14/les-chinois-sont-ils-les-plus-grands-pollueurs/

En validant les préjugés par des procédés subtils et trompeurs : http://pikereplik.unblog.fr/2008/05/10/labuseur-daide-sociale-sa-maserati-et-sa-nationalite/

En simplifiant à outrance et en dénaturant une information d’origine scientifique : http://pikereplik.unblog.fr/2008/06/30/la-creme-solaire-qui-rend-con/

En fin de compte, à ce stade, je ne peux que redire que les journaux gratuits n’ambitionnent que d’être de parfaits supports à publicités et leurs véritables destinataires sont les annonceurs. Ils n’ont que très peu de qualités journalistiques sur le plan de l’information et leur avantage se résume pour l’essentiel à leur « gratuité ».

Et pourtant, il serait possible de créer un « journal gratuit de qualité » à destination d’un public jeune. A la place des chiens écrasés à New York et de la petite fille enlevée à Tokyo, on pourrait avoir des articles vulgarisateurs qui permettraient réellement une approche facilitée des grands événements mondiaux ou nationaux. Et, étant au quotidien au contact de ce public, je peux assurer qu’il est demandeur !

Mais je dois tout de même avouer qu’il a été pour moi assez amusant d’entendre ce rédacteur se tortiller au micro de l’animateur de « Médialogues », tentant de nier l’évidence : son journal est bien aujourd’hui un canard sans valeur destiné à finir, au mieux dans les poubelles publiques, au pire sous les sièges des autobus.

Dani

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