Couac de ministre, couac de journaliste… ?

Dans les médias des deux dernières semaines…

 

La petite phrase, sous forme de question, prononcée par Micheline Calmy-Rey à propos d’un hypothétique dialogue avec Ben Laden a fait le tour de la planète suite à la version qui en a été donnée par l’AFP (Agence France Presse). Depuis, c’est la guerre des communiqués et des réactions entre les services du département des affaires étrangères et une partie du monde de la presse, afin de déterminer qui a gaffé dans cette histoire. Mon propos ici n’est pas de défendre ou d’accuser la ministre, mais d’examiner ce qu’il faut retenir de toute cette affaire sur le plan médiatique.

Il vaut la peine de reprendre tout d’abord les textes de chacun, afin de repartir des faits premiers. Tout d’abord, Mme Calmy-Rey :

« Aujourd’hui, les moralistes ont la part belle: à suivre leurs conseils, Israël n’aurait jamais entamé le dialogue avec les Palestiniens, le roi du Népal avec les maoïstes, le gouvernement colombien avec les FARC ; aucun canal de communication ne se serait ouvert entre le gouvernement sri lankais et les LTTE ; le secrétaire général de l’ONU n’adresserait pas la parole au président soudanais. La communauté internationale se contenterait d’arroser de sanctions et de bombes la Corée du Nord, le Myanmar, l’Iran, le Zimbabwe, le Hamas, le Hezbollah, les chiites radicaux d’Irak, la LRA du nord de l’Ouganda et quelques autres encore. Et bien sûr, elle aurait boycotté les Jeux olympiques.

Alors, faut-il écouter ces bien-pensants? Ou alors rechercher le dialogue sans discrimination – quitte à s’asseoir à la table d’Oussama Ben Laden? Que faire lorsque des personnes, des groupements ou des États violent le droit international et ses principes ? Qui va-t-on appeler terroriste, qui combattant de la liberté ? Quels sont les moyens légitimes de l’action politique, lesquels faut-il proscrire ? Toutes ces questions sont incontournables, et la Suisse se doit de les poser, comme tout autre pays. »

Et maintenant, la dépêche de l’AFP :

La ministre suisse des Affaires étrangères prête “à s’asseoir à la table de Ben Laden.” La ministre suisse des Affaires étrangères Micheline Calmy-Rey s’est déclarée lundi “prête à s’asseoir à la table du dirigeant d’Al-Qaïda, Oussama ben Laden”, pour engager un dialogue. Devant les ambassadeurs suisses réunis à Berne, Mme Calmy-Rey a appelé à discuter avec “les acteurs politiques de poids” sur la scène internationale, même lorsqu’ils sont considérés comme infréquentables par certains. “Quitte à s’asseoir à la table du dirigeant d’Al-Qaïda Ben Laden”.

La question posée s’est muée en affirmation ferme ! On est passé d’une interrogation dans le cadre d’une présentation nuancée et complexe des difficultés et des voies de la diplomatie suisse à une affirmation lapidaire et provocante !! Le titre de la dépêche d’agence est énorme : sûr qu’un tel scoop se vendra très bien !!!

Et alors, forcément, on doit se reposer des questions devenues familières : le journaliste a-t-il écouté le discours jusqu’au bout (la partie citée se trouve sur la première des 20 pages de la version écrite du discours) ? A-t-il bien écouté ou était-il à moitié en train de bavarder avec ses pairs ? Pourquoi n’a-t-il pas essayé de vérifier cette information, au moins auprès des services de la conseillère fédérale ? Au fond, souhaitait-il surtout réussir un coup ?

Aujourd’hui, les ravages de l’information-spectacle sont tels qu’on ne peut pas innocenter sans conditions le journaliste en question. Ce n’est pas la première fois qu’on verrait une information « mal transmise ». On ne peut pas dire que la fidélité aux faits soit toujours la qualité première de nos journaux. J’ai d’ailleurs plusieurs fois stigmatisé ce genre de manquements dans ce blog, notamment :

http://pikereplik.unblog.fr/2008/08/28/le-matin-etude-volontairement-tronquee/ http://pikereplik.unblog.fr/2008/08/22/attention-danger-copains-decole/ http://pikereplik.unblog.fr/2008/08/05/grossesses-scoutes-delire-chiffre-du-blick-et-du-matin-bleu/ http://pikereplik.unblog.fr/2008/05/24/statistiques-la-presse-veut-simplement-aller-trop-vite/ http://pikereplik.unblog.fr/2008/06/24/brelaz-et-le-temps-le-malentendu/

A vouloir toujours aller vite, vite, vite et faire passer son information avant les autres, on risque de raconter n’importe quoi ! Et comme, en plus, on ne prend plus le temps de vérifier… Et, par dessus le marché, lorsque « l’information » vient d’une agence, tout le monde copie sans broncher ! Bien sûr, ici on doit aussi admettre qu’un ministre qui s’exprime doit tout faire pour éviter les malentendus. Autrement dit, une certaine responsabilité de la conseillère fédérale est bien engagée, et elle aurait dû anticiper les risques liés à l’évocation du terroriste le plus célèbre du monde. La preuve, le risque s’est réalisé… (sur les difficultés liées à la rhétorique de la conseillère fédérale et pour analyser en finesse ce « malentendu », lire cet article).

Mais il ne faut pas aller trop vite en besogne. Dans l’Hebdo du 4 septembre 2008 (sous le titre « Bombe rhétorique », on peut lire les propos suivants : « Lors du débat à huis clos qui a suivi l’exposé de Micheline Calmy-Rey, aucun des 200 diplomates présents n’a manifesté sa perplexité. La polémique est née de l’interprétation que le bureau de l’Agence France Presse a donnée à la phrase. » Alors quoi ? Aucun des diplomates n’a trouvé scandaleux les propos de la ministre… et il a donc fallu attendre « l’erreur » du journaliste pour que le scandale éclate ! Quand on vous dit que la presse peut fabriquer l’information… Et l’AFP n’en est pas à son coup d’essai ! Vous vous souvenez de la fausse victime d’agression dans le RER parisien ? Et la photo trafiquée d’une manifestation en Belgique ?

On peut aussi tout simplement relever des erreurs, par exemple à propos de la votation sur les naturalisations en Suisse : l’AFP racontait des bêtises et la presse suisse suivait, bêtement. Quand il s’agit de la Suisse, ne devrait-on pas s’attendre à un regard critique sur l’information qui vient d’une agence française et des efforts accrus de vérification ?

Eh bien non, et nos journalistes nationaux vont même pour une partie d’entre eux jusqu’à soutenir le rédacteur potache de l’AFP et son interprétation sur l’accroche Ben Laden. Un exemple édifiant est donné par Pascal Descaillets (Radio cité, Léman bleu, Tribune de Genève, etc.) sur son blog :

« Chasse aux sorcières contre l’impudent agencier, qui avait osé un titre interprétatif. L’AFP, à très juste titre, a rappelé à la ministre que les rédacteurs des dépêches étaient des journalistes, avec un devoir de décodage et de mise en perspective, et non des greffiers au service du Prince. (…) L’agencier de l’AFP n’a fait que son travail : au lieu de n’être que l’écho moutonnier du pouvoir, il a élargi le champ en pointant le titre vers l’essentiel. Ce qui gênait. Il a juste fait, en cela, son travail de journaliste. »

Là, on n’en est plus à déplorer un discours difficilement compréhensible parce que trop subtil (pour un journaliste ?) de Mme Calmy-Rey, mais on en arrive à justifier l’injustifiable. Pour ce journaliste reconnu dans sa profession, le travail d’un rédacteur est de pratiquer la « lecture de pensée », d’imaginer ce que peut bien avoir dans la tête un acteur politique, puis de livrer sa petite interprétation (délirante ?) à la face du monde. Et il n’est pas le seul : j’ai pu lire ce genre de réflexion à plusieurs reprises ces derniers temps, notamment sous la plume de Denis Rousseau de l’AFP : « Nous ne sommes pas des greffiers. Nous revendiquons le droit à la mise en perspective des propos et à une marge d’interprétation éditoriale« . On passe de l’information vérifiée à la rumeur autorisée. On s’octroie le droit de dire n’importe quoi, sans respecter les faits, sans vérifier non plus. Où est donc passée la déontologie ? Finalement, n’importe qui risque de voir ses propos déformés…

C’est finalement en se tournant vers des journalistes étrangers qu’on retrouve un peu de sagesse, loin des positions trop partisanes et engagées de certains de nos journalistes (3 vidéos sur le site de la TSR). Suite à ces événements, ma confiance envers les propos de l’AFP et des journalistes comme Descaillets est toute relative…

Au fond, si les méthodes professionnelles des journalistes permettent de transformer ainsi des questions rhétoriques en affirmations pures et dures, et de venir ensuite soutenir que c’est du « bon travail », il ne me reste plus qu’à vous proposer un petit jeu journalistique : « Rédiger des scoops internationaux ».

Voici comment procéder :

1. Chercher sur internet des discours, interviews ou autres interventions de ministres ou autres serviteurs de l’Etat.

2. Une fois le document trouvé, effectuer une recherche avec le signe « ? ».

3. Examiner ensuite les questions trouvées en les retournant à la forme affirmative. Choisir les plus scandaleuses, les plus incongrues ou les plus provocantes.

4. Rédiger une dépêche d’agence et la faire circuler partout. Attendre les effets du gigantesque copier-coller qui s’ensuivra.

Et chacun trouvera, à coup sûr, de quoi imputer des gaffes monumentales à tous les acteurs politiques. Tous à vos plumes !

Dani

 


6 commentaires

  1. OBERSON dit :

    Pas du tout d’accord avec votre complaisence envers Mme Calmy-Rey.
    Les propos de cette dêrnière sont bel et bien choquants. Ils démontrent bien que notre conseillère envisage la possibilité de s’asseoir à la table d eBen Laden; car poser la question c’est y répondre.
    De plus, Mme C-R laisse entendre que le gouvernement colombien se serait assis à la table des FARCS..Cette désinformation, pour faire oublier que c’est la Suisse, avec la France, plus proches de Chavez que de Uribe, qui ont eu des contacts avec les FARCS et qui, même,leur auraient payé un certain montant..
    Mme C-R est une manipulatrice, indigne de gouverner notre pays.
    Après s’être couchée, enveloppée dans un immense foulard ostentatoire, devant l’Iran pour qqs m3 de gaz (Mme C-R aurait donc porté un brassard nazi pour qqs tonnes de charbon si elle avait été ministre en 40); après avoir reconnu l’indépendance du Kosovo avec une précipitation que l’on va payer très cher, voilà qu’elle veut se coucher devant le plus grand terroriste de la planète..Il doit en être très fier..Mme C-R doit quitter le gouvernement..et pas seulement elle d’ailleurs..Nous n’avons que des ministres capables de se coucher pour éviter des ennuis avec le monde musulman…:minarets, dérogations à l’école lors du ramadan..pauvre Suisse…

  2. Nicolas dit :

    « Après s’être couchée, enveloppée dans un immense foulard ostentatoire, devant l’Iran pour qqs m3 de gaz (Mme C-R aurait donc porté un brassard nazi pour qqs tonnes de charbon si elle avait été ministre en 40); »

    Je rêve ! Vous osez comparer le foulard religieux avec le brassard nazi! Et cela n’est pas tout. Votre commentaire démontre vraiment votre manque de connaissance sur les sujets de politiques extérieures.

    Nos politiques ne « se couchent » (mais d’où sortez-vous cette expression ?!?) pas pour éviter des ennuis. Ils font ce qu’on appel plus communément de la politique extérieurs afin de maintenir de bonnes relations internationales. ?

    Effectivement, lorsque je lis votre commentaire…..une seule chose me vient à l’esprit. Pauvres suisses (d’être tant renfermé sur eux-mêmes)

  3. Dani dit :

    M. ou Mme Oberson !

    Je pense que vous n’avez pas bien compris mon propos : je ne cherche pas à défendre Mme Calmy-Rey dans mon billet (vis-à-vis de laquelle je partage certaines critiques), mais je m’en prends à une certaine manière de « rapporter les faits ». C’est la presse qui est l’objet de mon intervention, pas vraiment Mme Calmy-Rey. D’ailleurs, je pense que j’agirais de même dans le cas d’un de ses collègues du conseil fédéral, et cela arrivera certainement dans l’avenir.

    Poser une question n’est pas forcément y répondre… vous parlez à un enseignant qui connaît pertinemment ce genre de différence. Et il suffit de se souvenir que les diplomates auditeurs n’ont pas réagi avant la dépêche falsificatrice de l’AFP. ;-) Lisez donc l’intervention de Thierry Herman sur la rhétorique de la ministre, c’est très éclairant : http://www.thierryherman.ch/analyses/question-rhetorique-or-not-question-rhetorique/. Cela permet aussi de dépasser l’affrontement partisan pur.

    Vous avez bien le droit de ne pas apprécier le travail de Mme Calmy-Rey, mais les journalistes ont eux le devoir de ne pas travestir les faits et les paroles. Relisez mon texte ! Vous verrez que la question ne tourne pas avant tout autour de l’évaluation de la conseillère fédérale, mais autour de celle du travail de l’AFP…

    Dani

  4. Labo dit :

    C’est délirant : MM Rousseau et Descaillet connaissent parfaitement les effets retors des fausses interprétations. Et n’ignorent pas que le sensationnalisme est le nouvel objectif de notre presse actuelle. La vente est passée au premier plan et elle ne peut absolument pas cohabiter avec une information mesurée et claire.

    Nos représentants vont-ils devoir adopter un parler simple, lent et doux, comme pour des enfants, afin que leurs propos ne puissent absolument pas être déformés ? En d’autres termes, sommes-nous si niais que nous ne pouvons pas saisir un double sens, pourtant pas bien compliqué en l’occurrence ? C’est d’autant plus regrettable que, maladresse ou pas, Mme CR avait mis le doigt sur un point important : on écoute trop les moralistes ; et à trop haute dose, la morale bien-pensante est contraire au dialogue constructif. La question posée a été détournée et pourtant elle méritait notre intérêt.

    Ne pas être capable de saisir une nuance, c’est une tare, mais bien pardonnable. Mais jouer là-dessus et déformer des propos pour mieux vendre lorsque l’on a le devoir d’informer, c’est criminel ! Les journalistes avaient bien compris le message ; leur réaction est écoeurante.

    Entre certains partis qui pratiquent une politique de communication commerciale, axée sur les phrases choc et les opérations marketing, et maintenant les médias qui déforment et trompent, on décrète l’avènement d’une société d’apparences et de faux-semblants. Et les débats stériles et creux avancés par les ayatollahs du propre à penser n’ont pas fini d’étouffer les questions importantes !

  5. Tatage dit :

    Ça fait longtemps que M. Décaillet fait de la politique et plus du journalisme. Il ne cache pas ses inimitiés pour les socialistes, il n’est donc pas étonnant qu’il soutienne ceux qui critiquent MCR, contre toute déontologie.

  6. geneviève dit :

    je n’aime pas du tout, mais alors pas du tout Madame Calmy-Rey tellement le culte de la personnalité m’insupporte. ses gaffes monumentales commencent à me gonfler tellement elles pèsent lourd sur notre pays.
    mais dans le cas présent, je rallie tout à fait le point de vue de Dani et comprends fort bien ce que cette ministre (désolée mais je n’arrive pas à dire : NOTRE ministre) a voulu dire par là. je dirais même : j’approuve et j’adhère à ce discours.
    wow, si j’avais pensé un jour la défendre pour quoi que ce soit !
    mais je n’aime pas l’injustice et me battrai contre elle jusqu’à mon dernier souffle.
    d’où mon message.
    d’ailleurs, le titre du journaliste est un raccourci osé qui, si on prend la peine de lire TOUT ce que Cruella a dit, on ne peut que réfuter cette affirmation, qui est un blâme pour la Suisse entière. et ça non plus je ne supporte pas, qu’on salisse gratuitement mon pays.
    juste à regarder all around, franchement, on n’est pas encore le pays où les idées volent au plus bas.
    alors stop et réfléchissons avant de parler, ou de maudire.
    geneviève

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