Piques et répliques – 2

Quelques réflexions critiques sur tout et rien

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Archive pour le 8 septembre, 2008


Couac de ministre, couac de journaliste… ?

8 septembre, 2008
Divers | 6 réponses »

Dans les médias des deux dernières semaines…

 

La petite phrase, sous forme de question, prononcée par Micheline Calmy-Rey à propos d’un hypothétique dialogue avec Ben Laden a fait le tour de la planète suite à la version qui en a été donnée par l’AFP (Agence France Presse). Depuis, c’est la guerre des communiqués et des réactions entre les services du département des affaires étrangères et une partie du monde de la presse, afin de déterminer qui a gaffé dans cette histoire. Mon propos ici n’est pas de défendre ou d’accuser la ministre, mais d’examiner ce qu’il faut retenir de toute cette affaire sur le plan médiatique.

Il vaut la peine de reprendre tout d’abord les textes de chacun, afin de repartir des faits premiers. Tout d’abord, Mme Calmy-Rey :

« Aujourd’hui, les moralistes ont la part belle: à suivre leurs conseils, Israël n’aurait jamais entamé le dialogue avec les Palestiniens, le roi du Népal avec les maoïstes, le gouvernement colombien avec les FARC ; aucun canal de communication ne se serait ouvert entre le gouvernement sri lankais et les LTTE ; le secrétaire général de l’ONU n’adresserait pas la parole au président soudanais. La communauté internationale se contenterait d’arroser de sanctions et de bombes la Corée du Nord, le Myanmar, l’Iran, le Zimbabwe, le Hamas, le Hezbollah, les chiites radicaux d’Irak, la LRA du nord de l’Ouganda et quelques autres encore. Et bien sûr, elle aurait boycotté les Jeux olympiques.

Alors, faut-il écouter ces bien-pensants? Ou alors rechercher le dialogue sans discrimination – quitte à s’asseoir à la table d’Oussama Ben Laden? Que faire lorsque des personnes, des groupements ou des États violent le droit international et ses principes ? Qui va-t-on appeler terroriste, qui combattant de la liberté ? Quels sont les moyens légitimes de l’action politique, lesquels faut-il proscrire ? Toutes ces questions sont incontournables, et la Suisse se doit de les poser, comme tout autre pays. »

Et maintenant, la dépêche de l’AFP :

La ministre suisse des Affaires étrangères prête “à s’asseoir à la table de Ben Laden.” La ministre suisse des Affaires étrangères Micheline Calmy-Rey s’est déclarée lundi “prête à s’asseoir à la table du dirigeant d’Al-Qaïda, Oussama ben Laden”, pour engager un dialogue. Devant les ambassadeurs suisses réunis à Berne, Mme Calmy-Rey a appelé à discuter avec “les acteurs politiques de poids” sur la scène internationale, même lorsqu’ils sont considérés comme infréquentables par certains. “Quitte à s’asseoir à la table du dirigeant d’Al-Qaïda Ben Laden”.

La question posée s’est muée en affirmation ferme ! On est passé d’une interrogation dans le cadre d’une présentation nuancée et complexe des difficultés et des voies de la diplomatie suisse à une affirmation lapidaire et provocante !! Le titre de la dépêche d’agence est énorme : sûr qu’un tel scoop se vendra très bien !!!

Et alors, forcément, on doit se reposer des questions devenues familières : le journaliste a-t-il écouté le discours jusqu’au bout (la partie citée se trouve sur la première des 20 pages de la version écrite du discours) ? A-t-il bien écouté ou était-il à moitié en train de bavarder avec ses pairs ? Pourquoi n’a-t-il pas essayé de vérifier cette information, au moins auprès des services de la conseillère fédérale ? Au fond, souhaitait-il surtout réussir un coup ?

Aujourd’hui, les ravages de l’information-spectacle sont tels qu’on ne peut pas innocenter sans conditions le journaliste en question. Ce n’est pas la première fois qu’on verrait une information « mal transmise ». On ne peut pas dire que la fidélité aux faits soit toujours la qualité première de nos journaux. J’ai d’ailleurs plusieurs fois stigmatisé ce genre de manquements dans ce blog, notamment :

http://pikereplik.unblog.fr/2008/08/28/le-matin-etude-volontairement-tronquee/ http://pikereplik.unblog.fr/2008/08/22/attention-danger-copains-decole/ http://pikereplik.unblog.fr/2008/08/05/grossesses-scoutes-delire-chiffre-du-blick-et-du-matin-bleu/ http://pikereplik.unblog.fr/2008/05/24/statistiques-la-presse-veut-simplement-aller-trop-vite/ http://pikereplik.unblog.fr/2008/06/24/brelaz-et-le-temps-le-malentendu/

A vouloir toujours aller vite, vite, vite et faire passer son information avant les autres, on risque de raconter n’importe quoi ! Et comme, en plus, on ne prend plus le temps de vérifier… Et, par dessus le marché, lorsque « l’information » vient d’une agence, tout le monde copie sans broncher ! Bien sûr, ici on doit aussi admettre qu’un ministre qui s’exprime doit tout faire pour éviter les malentendus. Autrement dit, une certaine responsabilité de la conseillère fédérale est bien engagée, et elle aurait dû anticiper les risques liés à l’évocation du terroriste le plus célèbre du monde. La preuve, le risque s’est réalisé… (sur les difficultés liées à la rhétorique de la conseillère fédérale et pour analyser en finesse ce « malentendu », lire cet article).

Mais il ne faut pas aller trop vite en besogne. Dans l’Hebdo du 4 septembre 2008 (sous le titre « Bombe rhétorique », on peut lire les propos suivants : « Lors du débat à huis clos qui a suivi l’exposé de Micheline Calmy-Rey, aucun des 200 diplomates présents n’a manifesté sa perplexité. La polémique est née de l’interprétation que le bureau de l’Agence France Presse a donnée à la phrase. » Alors quoi ? Aucun des diplomates n’a trouvé scandaleux les propos de la ministre… et il a donc fallu attendre « l’erreur » du journaliste pour que le scandale éclate ! Quand on vous dit que la presse peut fabriquer l’information… Et l’AFP n’en est pas à son coup d’essai ! Vous vous souvenez de la fausse victime d’agression dans le RER parisien ? Et la photo trafiquée d’une manifestation en Belgique ?

On peut aussi tout simplement relever des erreurs, par exemple à propos de la votation sur les naturalisations en Suisse : l’AFP racontait des bêtises et la presse suisse suivait, bêtement. Quand il s’agit de la Suisse, ne devrait-on pas s’attendre à un regard critique sur l’information qui vient d’une agence française et des efforts accrus de vérification ?

Eh bien non, et nos journalistes nationaux vont même pour une partie d’entre eux jusqu’à soutenir le rédacteur potache de l’AFP et son interprétation sur l’accroche Ben Laden. Un exemple édifiant est donné par Pascal Descaillets (Radio cité, Léman bleu, Tribune de Genève, etc.) sur son blog :

« Chasse aux sorcières contre l’impudent agencier, qui avait osé un titre interprétatif. L’AFP, à très juste titre, a rappelé à la ministre que les rédacteurs des dépêches étaient des journalistes, avec un devoir de décodage et de mise en perspective, et non des greffiers au service du Prince. (…) L’agencier de l’AFP n’a fait que son travail : au lieu de n’être que l’écho moutonnier du pouvoir, il a élargi le champ en pointant le titre vers l’essentiel. Ce qui gênait. Il a juste fait, en cela, son travail de journaliste. »

Là, on n’en est plus à déplorer un discours difficilement compréhensible parce que trop subtil (pour un journaliste ?) de Mme Calmy-Rey, mais on en arrive à justifier l’injustifiable. Pour ce journaliste reconnu dans sa profession, le travail d’un rédacteur est de pratiquer la « lecture de pensée », d’imaginer ce que peut bien avoir dans la tête un acteur politique, puis de livrer sa petite interprétation (délirante ?) à la face du monde. Et il n’est pas le seul : j’ai pu lire ce genre de réflexion à plusieurs reprises ces derniers temps, notamment sous la plume de Denis Rousseau de l’AFP : « Nous ne sommes pas des greffiers. Nous revendiquons le droit à la mise en perspective des propos et à une marge d’interprétation éditoriale« . On passe de l’information vérifiée à la rumeur autorisée. On s’octroie le droit de dire n’importe quoi, sans respecter les faits, sans vérifier non plus. Où est donc passée la déontologie ? Finalement, n’importe qui risque de voir ses propos déformés…

C’est finalement en se tournant vers des journalistes étrangers qu’on retrouve un peu de sagesse, loin des positions trop partisanes et engagées de certains de nos journalistes (3 vidéos sur le site de la TSR). Suite à ces événements, ma confiance envers les propos de l’AFP et des journalistes comme Descaillets est toute relative…

Au fond, si les méthodes professionnelles des journalistes permettent de transformer ainsi des questions rhétoriques en affirmations pures et dures, et de venir ensuite soutenir que c’est du « bon travail », il ne me reste plus qu’à vous proposer un petit jeu journalistique : « Rédiger des scoops internationaux ».

Voici comment procéder :

1. Chercher sur internet des discours, interviews ou autres interventions de ministres ou autres serviteurs de l’Etat.

2. Une fois le document trouvé, effectuer une recherche avec le signe « ? ».

3. Examiner ensuite les questions trouvées en les retournant à la forme affirmative. Choisir les plus scandaleuses, les plus incongrues ou les plus provocantes.

4. Rédiger une dépêche d’agence et la faire circuler partout. Attendre les effets du gigantesque copier-coller qui s’ensuivra.

Et chacun trouvera, à coup sûr, de quoi imputer des gaffes monumentales à tous les acteurs politiques. Tous à vos plumes !

Dani

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