Piques et répliques – 2

Quelques réflexions critiques sur tout et rien

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Archive pour le 6 septembre, 2008


Calmy-Rey au pilori dans Le Matin

6 septembre, 2008
Divers | 3 réponses »

Le Matin du 5 septembre 2008 : Ils nous en veulent tous !

http://www.lematin.ch/fr/actu/suisse/ils-nous-en-veulent-tous_9-234798#

Direct et sans hésitation. « Le Matin » s’attaque à la conseillère fédérale responsable du département des affaires étrangères dans la foulée de l’affaire de l’allusion à Ben Laden. Toile de fond de ce battage, une dépêche de l’AFP (Agence France Presse) dans laquelle un journaliste ayant « mal écouté » (comme un élève en train de bavarder pendant les explications du prof) expliquait que « La Suisse plaide en faveur d’un dialogue avec Ben Laden ». La dépêche a eu son petit succès, étant donné que de nombreux médias l’ont reprise en gros titres sans effectuer les vérifications nécessaires.

C’est le premier point à évoquer : nous sommes entrés de plain pied dans l’époque de l’interprétation à la va-vite des propos, des statistiques, des études et des toutes les sources d’informations en général. Mieux vaut un gros titre abusif et trompeur, mais qui fait vendre, qu’une information réfléchie, vérifiée et nuancée. On pourra toujours corriger après, en petites lettres… Les gouvernements sont donc maintenant sous la loupe grossissante et déformante d’une certaine presse. Mieux vaut en prendre conscience si on ne veut pas être ballotté dans tous les sens, comme on a pu voir les français l’être avec les sautes d’humeur de leurs principaux médias vis-à-vis de certains hommes d’Etat. Dans ce contexte, peu importe que Micheline Calmy-Rey ait évoqué Ben Laden comme repoussoir rhétorique (comme chacun le fait si souvent dans des conversations en citant Hitler) : on n’analyse plus, on lance des imprécations !

Et pourtant, il ne s’agit pas de renoncer à critiquer les membres des gouvernements. En particulier, les conseillers fédéraux n’échappent plus aussi facilement que dans le passé à la critique et ne sont plus unanimement considérés comme des « Sages ». C’est une très bonne chose ! Mais dans le cas de Micheline Calmy-Rey, on aurait pu se contenter de critiquer une « bourde rhétorique » sans lui imputer faussement des intentions qu’elle n’avait pas. C’est toute la différence entre l’information et le spectacle.

Hier, « Le Matin » prolonge l’offensive et tombe dans le même genre de travers. A nouveau, il n’est pas question de dire qu’il ne faudrait pas critiquer notre ministre des affaires étrangères, bien au contraire. Il faut la critiquer, mais aussi savoir raison garder et nuancer honnêtement. Or, que fait « Le Matin » ? Reprenons le titre et le chapeau : « Ils nous en veulent tous ! » et « Les ennemis de la Suisse sont de plus en plus nombreux ». Du grand n’importe quoi ! On reste tout de même loin d’une Suisse honnie par le monde entier (comme la Corée du Nord par exemple) et si Micheline Calmy-Rey a pu froisser certains dirigeants, nous sommes également très loin de n’avoir que des « ennemis ». Franchement, un élève qui rendrait une copie aussi approximative dans un test d’histoire ou de géographie recevrait une note insuffisante…

Calmy-Rey au pilori dans Le Matin Calmy-Rey_1.553343

Le quotidien dresse donc un réquisitoire contre la conseillère fédérale. Voyons donc ce qu’il contient :

Octobre 2003 : La Turquie annule le voyage de Micheline Calmy-Rey à Ankara :

Jusqu’à présent, il a toujours été admis que cette annulation était en lien avec une décision du Conseil national. Il faudraitt donc essayer de ne pas confondre le pouvoir législatif avec le pouvoir exécutif. Pour justifier sa critique, « Le Matin » propose une autre version, au conditionnel : ce seraient des contacts que Micheline Calmy-Rey aurait eu avec un opposant kurde qui auraient motivé la décision. Vive les suppositions, monsieur le rédacteur, surtout quand elles renforcent votre propos. Mais pourquoi vaudraient-elle a priori plus que l’explication officiellement retenue ? Le voyage a finalement eu lieu 2 ans plus tard. Difficile donc de véritablement mettre cet incident au passif personnel de la conseillère fédérale.

Janvier 2007 : Tensions avec l’UE

Le « différend fiscal » ! Là aussi, difficile d’imputer ce genre de difficultés à Micheline Calmy-Rey en personne. Les positions fiscales de la Suisse sont le fait de la droite majoritaire dans ce pays et la conseillère fédérale a la très difficile tâche de représenter des idées qui ne sont pas les siennes, tel que le veut la règle de « collégialité ». Une pro-européenne chargée de défendre les positions frileuses de ses adversaires… tout le paradoxe de la politique suisse. Mais c’est probablement sur ce dossier que nous devrions avoir plus d’attentes…

Mars 2008 : Serbie et Russie

Des gestes très démonstratifs vis-à-vis de l’indépendance du Kosovo : voici enfin un point sur lequel on peut faire un reproche de type « individuel » à Micheline Calmy-Rey. Elle s’est véritablement engagée personnellement sur ce coup-là. Mais on fera remarquer que sa position est majoritairement partagée dans ce pays… La Serbie et la Russie en sont fâchés, mais sont-ils pour autant devenus des ennemis ?

Mars 2008 : Les Etats-Unis critiquent la Suisse

Ah, c’est vraiment nouveau ça ? Bon sang, cela fait des décennies que la Suisse essuie ce genre de critiques et le moins que l’on puisse dire, c’est que les critiques actuelles n’atteignent pas le niveau sonore de celles de la fin des années nonante, lors de la crise des fonds juifs. Ici pourtant, à nouveau, il est possible d’adresser des critiques personnelles pour le port d’un foulard à Téhéran et pour les circonstances du contrat gazier. Mais à nouveau, entre critiquer quelqu’un et s’en faire un ennemi…

Mai 2008 : La Suisse n’est pas invitée aux 60 ans d’Israël

Un cas similaire à celui qui précède à propos de la Turquie. Les Israéliens sont manifestement fâchés. Mais le fait d’entretenir des rapports avec les palestiniens apporte aussi de bons rapports avec d’autres pays qu’Israël. Une diplomatie ne peut pas satisfaire tout le monde; si elle éloigne de certains, elle rapproche d’autres. Et donc, il devient difficile de soutenir que la Suisse se fâche avec tout le monde !

Août 2008 : La Colombie ne veut plus de médiation suisse

Voici un gouvernement qui n’a manifestement pas apprécié l’intervention du médiateur suisse. Cela n’en fait pas forcément un ennemi, et à nouveau, l’attitude particulièrement « neutre » de la Suisse (dénoncée par les Colombiens) peut ouvrir d’autres portes sur le même continent.

Pour mieux apprécier à quel point l’information du Matin est faite à la hache, on peut lire cet article (Swissinfo) à propos de la médiation suisse en Colombie.

Difficile donc de faire un bilan équilibré sur la qualité du travail diplomatique de la Suisse et de sa ministre des affaires étrangères. Il faudrait creuser, vérifier, comparer, s’informer en détail… ce que « Le Matin » n’est pas prêt à faire. Il préfère juger de façon lapidaire et propose même à ses lecteurs un sondage rapide sur le mode « Calmy-Rey doit-elle quitter le Département fédéral des Affaires étrangères ? ». En vérité, ils n’en savent rien et n’ont pas les éléments pour juger sérieusement. Mais pour ce journal, une opinion est quelque chose qui vient avant tout des tripes !

Et pourtant, il y aurait une véritable critique de fond à entreprendre sur la politique extérieure de la Suisse. Mais il faudrait pour cela dépasser les effets de manche, qu’ils émanent de la conseillère fédérale ou de la presse de boulevard. Au fond, C’est Christophe Darbellay qui indique une piste dans l’interview qui suit cet article en demandant une réorientation de notre politique étrangère en direction de nos principaux partenaires. Entre les lignes, il critique une certaine dispersion de notre diplomatie aux quatre coins du monde… alors que la Suisse est enclavée au centre d’une Europe en construction et semble parfois subir cette situation sans privilégier une diplomatie active. Parallèlement, il y a aussi un déficit d’information de la part de nos autorités sur le sens et la portée de notre politique extérieure (ce qui incite d’ailleurs un journal comme Le Matin à faire le travail à la place du gouvernement, mais à sa manière).

Ce ne sont donc pas les choses à critiquer qui manquent. Mais au lieu de livrer une vision toute blanche ou toute noire, on pourrait attendre de la presse qu’elle livre des analyses qui apportent réellement une meilleure compréhension de l’activité diplomatique de la Suisse, en examinant de façon exigeante ses points forts et ses point faibles. Dresser un bilan critique de l’action d’un conseiller fédéral est une noble tâche qui sied au rôle démocratique des médias. Encore faut-il le faire sans exagérations inutiles, en faisant une évaluation complète et nuancée et en distinguant ce qui est le fait du ministre et ce qui est le fait de la majorité politique de ce pays. Tout le contraire de ce qu’on peut lire ici…

Dani

Le discours de Micheline Calmy-Rey, avec l’allusion à Ben Laden : http://www.eda.admin.ch/etc/medialib/downloads/edazen/dfa/head/speech0.Par.0045.File.tmp/20080825_Discours_BoKo_fr.pdf

 

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