Piques et répliques – 2

Quelques réflexions critiques sur tout et rien

9
juil 2008
Manipulés par les oxymores
Posté dans Des mots ! par Dani à 12:22 | 1 réponse »

Dans les médias en général

L’usage des mots révèle souvent beaucoup sur les messages que l’émetteur souhaite faire passer. Ils sont rarement complètement innocents, même si leur utilisation est parfois inconsciente. Il vaut donc la peine de s’attarder sur certaines modes actuelles et de s’interroger. J’avais déjà il y a quelques temps soulevé le cas des euphémismes ( http://pikereplik.unblog.fr/2008/05/18/les-euphemismes-du-politiquement-correct/ ) et je me propose aujourd’hui de jeter un coup d’oeil sur une autre figure de style : l’oxymore.

L’oxymore (ou oxymoron) est une figure de style consistant à associer deux mots ou locutions qui possèdent des sens contradictoires. Cela permet de jouer sur les finesses et les nuances et convient particulièrement bien à la poésie. D’ailleurs, certains exemples littéraires sont souvent cités : une obscure clarté (Corneille) , se hâter avec lenteur (La Fontaine), un jeune vieillard (Molière), un silence assourdissant (Camus), une sublime horreur (Balzac), et bien d’autres… Or, si l’usage fait par la littérature de cette figure de style a pour but d’exprimer l’inexprimable, d’apporter un surplus de subtilité à l’expression, d’autres font un emploi très différent de cet outil linguistique.

En effet, les politiques, les publicitaires et les médias se sont emparés de cette merveille de subtilité pour en faire un usage beaucoup plus dirigé : faire prendre des vessies pour des lanternes. Nommer les choses peut parfois contribuer à induire en erreur le destinataire d’un message. Bien sûr, il serait difficile de manipuler quelqu’un uniquement à coup de figures littéraires, mais un certain usage des mots permettra par contre de conforter une vision des choses également véhiculée par une sélection de l’information à transmettre, un choix ciblé d’images et une présentation adéquate. L’exemple le plus frappant à mon avis est la fameuse « guerre propre » à coups de « frappe chirurgicales » (deux oxymores) contre l’Irak en 1991. Les médias nous avaient alors présenté un ensemble bien ficelé d’images dûment sélectionnées, d’explications par des spécialistes sur les techniques ultra-modernes permettant d’atteindre un objectif précis sans bavures, le tout enrobé dans des formules (oxymores) qui faisaient mouche.

L’oxymore n’est donc pas en soi manipulateur, mais il peut assez facilement être mis à contribution pour venir soutenir un discours manipulateur. Il agit alors comme un soutien à une idée matraquée sans contestation possible. Allez donc contester des figures de style ! Et pourtant, si le public se rend compte de l’incohérence de la formule, celle-ci perd une bonne part de son pouvoir. Une fois le « truc » éventé, on ne peut plus, comme disent les américains, « remettre le dentifrice dans le tube »… Une manipulation repérée n’en est plus une. Il nous faut donc multiplier les occasions de décoder le langage des médias… au moins, cela les obligera à se renouveler !

Quelques oxymores manipulateurs :

« Le capitalisme à visage humain » pour croire qu’on peut s’enrichir et accumuler des profits en respectant les autres.

« La rupture tranquille » pour permettre à un politicien bien coulé dans le moule de la rupture de rassurer tout de même son futur électorat : il est capable, parfois, de se tenir tranquille.

« Le changement dans la continuité » afin de rassembler les voix à la fois des conservateurs et des réformistes, une manière de rester absolument dans le flou.

« Le développement durable » afin de se persuader qu’un développement infini dans un monde fini est possible dans la durée.

« Une voiture écologique » qui consomme moins, mais dont les pièces ont été rapportées de nombreux pays (avec quel moyen de transport ?) et dont la fabrication a nécessité énormément d’énergie…

Il y en aurait encore beaucoup d’autres : la culture d’entreprise, l’investissement éthique, la discrimination positive, la croissance zéro, la TVA sociale, une révolution douce, la consommation citoyenne … Les domaines de la guerre, de l’économie et de l’écologie sont particulièrement propices à ce langage.

Au fond, il est encore important de préciser que les deux termes de l’oxymore ne sont pas tout à fait à égalité. L’un des deux mots est plus fort que l’autre, dans le sens où il le modifie en lui apportant « un supplément d’âme ». Ainsi, c’est l’écologie qui tente de revaloriser la voiture et c’est la propreté qui vient rendre acceptable la guerre et pas le contraire. C’est ainsi que cette figure de style peut contribuer à rendre admissible ce qui est inadmissible.

Mais rien ne sert de commencer aujourd’hui une guerre contre les oxymores : il faut juste les repérer et ne plus être dupe.

Dani

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Une réponse:

  1. Super intéressant ce billet! Je l’avais loupé dans mon agrégateur.
    Merci :-)

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