Piques et répliques – 2

Quelques réflexions critiques sur tout et rien

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juil 2008
Des fatalités dans « 20 minutes »…
Posté dans Scène médiatique par Dani à 3:34 | 6 réponses »

20 minutes – Lundi 30 juin 2008

Il est parfois frappant de voir comment la langue française est utilisée par la presse d’actualité, notamment en ce qui concerne les choix syntaxiques. Certains phénomènes sont tellement fréquents qu’ils ne sont certainement pas dus au hasard.

Par exemple, l’utilisation de la voix passive pour évoquer un meurtre. « Une personne a été tuée par…  » plutôt que de commencer la phrase par l’auteur de l’action. On peut dire que c’est quasiment systématiquement le cas lorsqu’il s’agit des accidents de voiture : on ne lit quasiment jamais qu’un « conducteur a tué ». Soit la phrase commence, et donc met l’accent, sur la victime, soit c’est la voiture qui a tué, et non le conducteur.

Alors, bien sûr, on peut penser que ce sont des formules stylistiques qui permettent notamment au rédacteur d’éviter de lourdes répétitions et de rendre son style écrit plus digeste. Mais deux éléments conduisent à penser que ce n’est pas qu’une affaire de style rédactionnel. Tout d’abord, comme je l’ai mentionné, le caractère systématique de la tournure de ce genre d’information. D’autre part, le fait que les titres soient presque toujours tournés de manière à éviter systématiquement d’incriminer des humains…

Voici, à titre d’exemples, quelques titres relevés dans le journal 20 minutes de ce lundi :

Page 8 : Collision mortelle due à l’alcool (à Vuillerens, VD)

C’est la collision qui tient lieu de sujet et le coupable est l’alcool. Où sont passés les humains ?

Page 10 : Un week-end mortel avec de nombreux accidents (Canton de Berne)

Là aussi, c’est le week-end qui a été mortel. Le même article signale d’ailleurs qu’un « planeur s’est écrasé, tuant son pilote de 58 ans » : le planeur a tué ! Et plus loin, « la route a aussi tué » . Grand classique de cette manière de présenter les faits : Je me suis toujours demandé comment « la route » faisait pour tuer

Page 12 : La machine à suicide tue pour la première fois (Berlin)

Voici un cas un peu plus légitime, étant donné que c’est la vocation de la machine en question. Mais il a bien fallu que quelqu’un la fabrique, la vende et enfin qu’un « candidat » l’utilise volontairement. Mais c’est la machine qui doit assumer…

Page 13 : Crevasse meurtrière (brève d’Italie)

Un alpiniste est tombé, mais il décline son droit à être sujet de sa dernière action.

Page 13 : Un wagon de montagnes russes décapite un ado

Bien que ce dernier ait escaladé les barrières et ignoré les panneaux d’interdiction, c’est le wagon qui devient meurtrier.

Page 13 : Les airs font deux morts

Deux accidents, de parapente et de planeur. Bien sûr, la culpabilité est à attribuer aux « airs »… l’air de rien !

Et ce ne sont pas des cas isolés. D’autre journaux, le même jour ou à d’autres moments, permettent les mêmes constatations. Pourquoi ?

Je ne suis pas convaincu que ce soit fait exprès. Mon hypothèse est plutôt qu’il s’agit d’une tendance inconsciente poussant à minimiser ou atténuer, voire à refuser de reconnaître « les mots en face » une réalité inacceptable. C’est une sorte de langue de bois journalistique qui facilite à tous, au rédacteur comme à ses lecteurs, la digestion de faits de sociétés effrayants qui reviennent tous les jours. En effet, constater que des chauffards prennent des risques inconsidérés ou que des règles de sécurité sont souvent ignorées, et ceci tous les jours, n’est pas particulièrement rassurant.

Or, si on cache inconsciemment ce genre de faits, c’est bien qu’il y a une forme de gêne ou de culpabilité. En somme, il s’agit probablement d’une sorte de reliquat de morale qui n’a pas encore été totalement éradiquée après des années de déluges de faits divers. Au moins, à défaut de révolte, il reste la honte !

Dani


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6 réponses:

  1. Sugus écrit:

    Il s’agit de cas où il n’y a pas eu d’intention délibérée. Même le chaufard, celui qui abuse de l’alcool, qui prend des risques en montagne ou en parapente, ne le fait pas dans avec l’intention consciente de tuer ou de se tuer.

    Lorsqu’il y a crime intentionnel on peut lire : un homme tue, assassine, étrangle, etc.

    Cela me semble juste de faire la différence. Ce qu’il faudrait dire clairement. En même temps que la bagnole nous acceptons xxx morts et handicapés par années (accidents et pollution). En construisant des avions nous programmons les inévitables catastrophes aériennes. Avec la montagne, le parapente, les montagnes russes etc c’est des accidents et des morts programmés. Soi-même lorsque l’on pratique on peut prendre toutes les précautions ce qui peut nous laisser espérer y échapper. Sur le nombre les morts sont inévitables. Lorsque cela arrive on s’offusque, cela ne devrait pas être. Tant que l’on pratiquera l’alpinisme « la montagne tuera ».

    Il me semble que la honte, la gêne, la culpabilité portent plutôt sur cela. Qui dit à ses enfants sur l’autoroute des vacances: « en choisissant la voiture j’accepte que statistiquement xxx personnes (dont des enfants) mourront sur la route cette année ou resteront handicapés à vie?

    C’est pour cela que la société fait tant pour limiter le nombre de ces morts que l’on ne saurait voir pour ce qu’ils représentent.

  2. Tiens, c’est amusant, je ne m’étais même pas rendu compte que ce jour-là il n ‘y avait en effet que des situations involontaires…

    Malheureusement, ce n’est de loin pas toujours le cas. Je trouve votre distinction pertinente a priori, mais je conteste le fait que les journaux s’y tiennent et font clairement la différence.

    Ainsi, le même jour (30.6), le « Matin bleu » titre « Week-end agité dans le canton de Fribourg » et évoque « plusieurs bagarres qui ont éclaté », « des coups de feu qui ont été tirés » et une « personne qui a été légérement blessée dans une rixe ». Trois actes émanant cette fois-ci d’actes volontaires, trois phrases qui « camouflent » les auteurs… (Je ne pourrai pas citer d’autres cas dans l’immédiat, mes journaux étant partis au vieux papier, mais j’aurai probablement l’occasion d’y revenir).

    Au surplus, à mon sens, le fait qu’un acte soit involontaire n’en fait pas disparaître le responsable (à défaut d’être coupable). Un accident commis par un chauffard ivre, même involontairement, n’en reste pas moins un acte personnel et non une fatalité due à la route ou à l’alcool. Mais sur ce point, il semblerait que nous soyons d’accord !

    Par contre, je ne suis pas convaincu que la société fasse son maximum pour limiter les morts (malgré des progrès importants dans ce domaine sur la route en particulier). Les meurtres et les assassinats font six fois moins de morts par année que les accidents de voiture, mais ils font l’objet de beaucoup plus de préoccupations ! Et la langue journalistique contribue à la partie de cache-cache…

  3. Sugus écrit:

    « Je trouve votre distinction pertinente a priori, mais je conteste le fait que les journaux s?y tiennent et font clairement la différence. »

    Les journalistes ne font pas clairement la différence, encore moins consciemment la différence. C’est juste une tendance. Difficile quand-même d’écrire : « Le commandant des Forces aériennes tue 5 personnes » quelle que soit le degré de responsabilité du commandant dans l’affaire. Qui n’a souvent pas encore été établi au moment de la rédaction du billet. Les journalistes écrivent souvent dans l’urgence.

    « Week-end agité dans le canton de Fribourg ». « Plusieurs bagarres qui ont éclaté ». « Des coups de feu qui ont été tirés. » Une personne qui a été légèrement blessée dans une rixe ». Y a-t-il volonté du Matin Bleu de « camoufler » les auteurs?… qui le lundi matin ne sont pas connus. Le Matin Bleu en d’autres occasions ne se prive pas de titrer : « Un père assassine sa femme et ses enfants ». On a alors hélas retrouvé les corps et peut-être le couteau!!! On peut alors aussi parler de manière indirecte de « drame familial » ce qui est aussi juste.

    « Le fait qu?un acte soit involontaire n?en fait pas disparaître le responsable (à défaut d?être coupable). Un accident commis par un chauffard ivre, même involontairement, n?en reste pas moins un acte personnel et non une fatalité due à la route ou à l?alcool. »

    Tout à fait d’accord. Mais c’est heureusement encore à la justice de déterminer les coupables, et non aux journalistes! Les journalistes peuvent le faire de manière indirecte ou générale comme vous le faites. Ou lorsque les choses sont d’emblée tout à fait claires.

    « Je ne suis pas convaincu que la société fasse son maximum pour limiter les morts ».
    Non, car en matière de circulation routière il faudrait supprimer ou fortement limiter la bagnole et nous le le voulons pas. Alors nous parlons « prévention » et préférons parler de fatalité lorsqu’un enfant meure sur la route.

    Il y a quand-même un fort mouvement sécuritaire, un besoin de trouver des responsables à tout… Comme toujours la réalité est complexe, toute en nuances…

    Super blog! Merci pour vos articles :-)

  4. Vous êtes convaincant !
    Je pense en effet qu’il n’y a pas de choix volontaire du côté des journaux, mais probablement une sorte de prudence dans l’attribution des responsabilités, comme vous le dites.

    Toutefois, on pourrait aussi imaginer les titres suivants :

    - Un automobiliste ivre provoque une collision
    - Week-end mortel . Un homme s’est tué en planeur…
    - Une personne s’est suicidée pour la première fois avec la machine du Dr. X
    - Un alpiniste est tombé dans une crevasse et s’est tué
    - Un adolescent ignore les consignes de sécurité et est décapité par un wagon
    - Deux personnes se sont tuées en pratiquant des sports aériens

    (et je suis sûr que des journalistes seraient capables de reformuler en plus court et plus percutant mes propositions)

    Au fond, il n’y a aucune faute des journaux… juste une formulation révélatrice… ;-)

    M E R C I pour vos contributions stimulantes !!!

  5. @Dani

    « Une personne s?est suicidée pour la première fois »

    Des fois qu’elle aie trouvé ça marrant
    et qu’elle recommence une deuxième fois :-) )

    Je sais, ça nous arrive à tous, mais là elle me fait bien rire.

    Merci bien et A

  6. Oh… ce sont là les ambiguités de la syntaxe française. Cette phrase peut être comprise comme vous le faites, mais aussi comme signifiant que c’est la première fois qu’une personne s’est suicidée ainsi. ;-)

    De plus, le contexte ne laisse pas beaucoup de doute…

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